Deník Marie Bashkirtseff

A neuf heures du matin je vais me promener devant la villa, sans chapeau et lisant. Il fait si beau. Je suis dans une disposition d'esprit mélancolique et Nice vide me plaît. Je vais à l'église avec Dina. On m'a apporté une ombrelle écrue claire doublée de rose, le manche est un long jonc clair aussi. Très joli et simple.
Jusqu'à deux heures nous restons au jardin qui embellit tous les jours, avec maman, puis je sors avec elle pour une demi-heure, je crois que grâce au ciel elle va mieux. Il fait chaud, il fait bon.
Nadinka écrit que Paul a été reçu chez son père avec des salves de canon, du champagne, etc. etc., et qu'on lui prépare un magnifique appartement dans la grande maison. Le malheureux aura la tête entièrement tournée. Toute cette pompe me donne envie d'aller là-bas.
Mais d'où vient qu'il me semble que je vais mourir.
Mourir ! fi l'horreur !
Oui mais si je meurs...
L'horrible pensée ! Mon rêve me le prédit et les cartes aussi. Dieu sait ce qu'il fait, Il ne veut pas me donner tout et me fait mourir par pitié.
Mais qu'est-ce que je demande, au fait, ce que toutes les femmes du monde ont. Rien de plus. Et pour cela faut-il me tuer ?
Mon Dieu il y a longtemps que je ne Vous prie plus, je dis des prières, je répète mes demandes, mais je ne m'élève pas jusqu'à Vous. Dirigez mon esprit, ôtez-moi les doutes; protégez-moi et laissez-moi vivre.
Le fait est que je suis misérablement triste ce soir. Qu'ai-je donc fait le jour ? Ah oui ! Je me suis promenée, j'ai vu lady Folkner, puis j'étais au café où j'ai vu Somaglia avec le Doria blanc. Puis c'est tout.
Maman s'est encore trouvée mal, je ne sais plus quoi penser.
Victor continue à être appelé sir Frédéric, j'en bavarde sans cesse de ce Frédéric. Que c'est bête, mais il n'y a rien à faire.
On dit qu'à seize ans on pense souvent mourir. Je voudrais que ce ne fut que pour cela que me viennent mes sombres idées.
Mon Dieu, entendez ma voix et ne me rudoyez pas.