Lundi, 19 avril

Il fait si beau !
Quel dommage qu’il n’y ait pas l’ombre d’une distraction.
Je pense toujours à aller en Russie et telle est grande ma peur de reste vieille fille (il n’y a que les filles de seize ans pour avoir de semblables peurs) que, si l’ours russe me demande en mariage, j’accepte sur ma foi tout en sachant que c’est bête !
Oh que ce serait bête !
A seize ans se lier ou plutôt se délier les bras. Oh non ! C’est que je suis bien mal comme je suis. Si le Russe pouvait se remettre au printemps prochain après l’hiver de Rome. Je voudrais l’avoir en réserve dans tous les cas malheureusement cela ne se peut. S’il se présentait il faut le saisir au vol, et l’encager tout de suite. On voit la fatalité.
Il est écrit quelque part que j’aurai ce petit nigaud, cet Audiffret russe et je l’aurai.
La fatalité me pousse en Russie quand j’ai en perspective Rome où nous passerons l’hiver, quand peut-être à Rome tout pourrait changer. C’est justement pour cela qu’elle me pousse en Russie. Je voudrais qu’il ne fasse aucune attention à moi et en même temps j’en serais vexée. Maman compte sur ce voyage et revenir autrement qu’elle pense serait regardé comme un échec. Je voudrais maltraiter l’homme comme j’ai maltraité le comte polonais, mais pourquoi ? Je ne le déteste pas, lui, il est riche, il est noble, il est allié aux plus grandes familles. Que me faut-il donc ? Poursuivre mes rêves dorés, -fi donc, les rêves ne sont que rêves. Et auprès d’une réalité le plus beau n’est rien.
Je me fie à Dieu, Il fera comme Il voudra puisque je ne puis faire comme je veux.
Le soir je vais avec Collignon voir « Othello » joué par ce célèbre comédien Rossi, au Théâtre italien (robe rose, bien). La salle est pleine de jeunes filles. Oh les mamans ! Qu’elles ont bien choisi le spectacle.
Je vois avec plaisir que je comprends tout; mais ce qui m’a surpris ce sont les manières de ces Italiens. A chaque instant il me semblait qu’ils allaient chanter.
J’ai beaucoup ri, ces acteurs ont joué une espèce de parodie et parfois étaient très ridicules. Rossi surtout avait tout le temps comme des coliques, un moment j’ai cru qu’il allait avoir le mal de mer, il en a fait le geste et tout le monde se mit à rire. Oh quelle parodie grotesque !