Vendredi, 8 janvier 1875

Tout le monde eut une peur affreuse, hier soir et aujourd’hui maman est très très malade. Hier Georges a encore osé venir faire du tapage et, quand je voulus le chasser, maman comme une enragée, sauta au bas du lit pour m’empêcher et Dina voyant cela, se mit à hurler, à sangloter, à gémir, à tomber à genoux avec ses yeux chinois encore plus chinois et rétrécis, les mains jointes, à crier, à pleurer, à implorer je ne sais quoi, tant que, lasse de cette scène affreuse, je la repoussai du pied: cela l’éloigna mais ne la fit pas cesser et cette fille, bonne à servir de pleureuse payée aux enterrements, s’en alla tomber sur le lit la tête plus bas que son derrière. Pendant ce temps Georges, cet adorable Georges, continuait comme une musique incessante et monotone ses discours, comme un lâche ou comme un fou et maman dans un accès nerveux qui ressemblait à de la folie se tenait debout comme pour défendre ce cher frère que j’avais l’intention de tuer.
Un instant je fus saisie de terreur car tous ces gens me parurent fous, et vraiment je pense qu’ils l’étaient dans ce moment.
J’étais calme et sous mon manteau tenais une cravache dont j’avais une envie furieuse de rayer la figure de cet infâme, de ce monstre qui répand les calomnies les plus affreuses contre nous afin d’éloigner tout le monde et de nous laisser seuls avec son Anna, espérant, étant sûr qu’alors il n’y aurait plus d’obstacle à ce qu’elle devint de la famille. O homme cent fois lâche ! Ce bourreau de sa mère et la peste de toute sa famille, qui passe sa vie à jeter de l’ombre sur la nôtre, s’efforçant de tout son pouvoir à nous noircir et nous entraîner dans le sale train où il est !
Le matin me vint voir Foster, l’après-midi je sortis en voiture avec Sabatini, voiture à demi fermée, il fait du vent, et le soir le frère du médecin Botkine, un grand rustre prend le thé chez nous.
Rien ne m’irrite plus que les sanglots et les gémissements de notre monde qui à chaque occasion en déploie des quantités prodigieuses. J’ai honte pour eux.
J’étais bien plus inquiète, bien plus malheureuse et pourtant je n’étais que pâle. Que l’on est laid sans couleurs !
Je ne me mêlerai désormais à aucune scène de Georges, ces fureurs m’irritent, me rident le visage et me vieillissent. Au diable tout cela, je ne puis mettre ma cervelle dans leur tête, à quoi bon se déranger !