Samedi, 3 octobre 1874

Je fais une promenade avec les chiens et sans chapeau, jusqu’à la villa 77 le matin.
Je ne sors pas, mais reste toute la journée chez maman où on continue les excavations.
On parle des meubles, mal sans doute, maman surtout.
Walitsky invente toujours quelque bêtise, il ne cesse d’envoyer des lettres à Makaroff qui est chaque fois très troublé et accourt demander des conseils à papa.
C’est Ogareff, le socialiste, qui écrit et cette fois le traite en ami, et lui dit que, dans un accès d’irritation, il a mordu Tourguenieff à l’oreille. Cette bête croît à tout et nous fait rire. Dans ces lettres il y a des vers, faits par des soit-disant ennemis de Makaroff, où il est considéré comme conspirateur et écrivain contre le gouvernement russe etc. etc.
Je vais me coucher, suivie de maman et de ma tante. Mais aussitôt chez moi, je ne sais plus comment la conversation tombe sur la villa, et je me mets à me lamenter de l’enlèvement de mon pavillon, je n’ai jamais cessé de me lamenter pour cela mais ce soir les lamentations se changèrent en sanglots, en larmes, en plaintes sanglantes et déchirantes.
Je pleure, non pour le pavillon parce que je n’y tiens plus, mais parce qu’on m’en a détournée, dégoûtée.
Les robes de soie de Garach et les nœuds de rubans ne m’intéressent pas, comme ils intéressent les Howard etc. peu de choses me plaisent, et ces peu de choses consistent toujours en de grandes choses. Cette villa, ce pavillon, dès le premier jour me plurent et je faisais dans ma tête mille plans, comment on les meublera, comment mon étude sera en bas, ma femme de chambre tout près; ma chambre avec son balcon, ses deux terrasses, sa vue sur la Promenade et la mer, ses cinq fenêtres, sa petite entrée où devait être mon bain coquille, tout cela me plaisait et m’amusait. Maintenant on a tout gâté, tout abîmé ! je sais bien que je puis si je veux faire comme je voulais mais je ne veux plus, on m’a dégoûtée, on a posé cela de sorte que je n’en veux plus, que je ne sais plus quoi, mais que je ne prendrais plus ces autres chambres si on me forçait de les prendre, et c’est pour cela que je pleure.
Je ne pleure plus pas parce qu’on a renversé, dérangé, abîmé tous mes projets mais parce qu’on m’a désenchantée, parce que je n’en veux plus, parce qu’on m’a dégoûtée et détournée de tout cela et parce que je suis forcée de reconnaître qu’on peut ainsi m’abîmer ce que je désire, par des paroles dites de travers, et par les moindres choses.
Je pleure parce qu’on a fait de sorte que je ne veux plus, malgré le plus mon grand désir, avoir ce que je voulais.
Me voyant aussi désespérée, car je suis tellement désespérée, que je veux refuse décommander chez Duval, me voyant si désolée, on viendra m’offrir de déloger tout le monde, (j’étais obligée de jeter la plume pour pleurer ! Triple Miséréré ! mais je ne veux plus rien, je ne veux rien. Je ne parlerai pas du cheval de peur qu’on ne me l’abîme, je suis bête mais c’est ainsi !
On peut me rendre incertaine par une seule parole méchante ! On m’empoisonne tous mes plaisirs et on me les donne après. Ces malheureux tirs et courses, combien de larmes m’ont-ils coûté ? à la fin j’y allais mais dégoûtée, désenchantée, désolée, ne voulant plus rien regarder et le cœur gros, et priant Dieu que le tir ou la course finisse.
C’est une adorable manière de faire mes volontés, de me gâter !
rayéTout, Tout.
Maintenant moi-même je ne veux plus de ces chambres, grand-papa serait chagriné lui aussi. Et puis le tracasser à son âge, le déranger, ce n’est pas bien et je ne veux pas le faire, la seule chose qui me sourit maintenant c’est un appartement dans l’annexe qu’on va faire. Mais quand ! Il n’y a pas d’argent, les meubles coûtent cinquante mille francs et l’annexe coûtera autant, et pour la meubler.
Enfin ! Il n’y a pas d’argent et il n’y a pas d’annexe de sorte que rien ne me sourit. Et avec cela pas de cheval, car encore il n’y a pas d’argent.
Toujours de l’argent ! Je rage ! Parce que je comprends moi-même qu’il n’y a pas d’argent et que, comme j’avais pensé faire, tout était bien et d’accord et il ne fallait pas dépenser et que maintenant tout est renversé, empoisonné, empoisonné, empoisonné ! '
Que la scène d’aujourd’hui a par elle seule tout perdu, il ne faut plus songer au pavillon, tout en écrivant je pleure, je sanglote et me regarde dans la glace, belle face ma foi ! Yeux enflés, nez luisant enflé et rouge, joues mouillées et abruties, lèvres dédaigneuses et frémissantes et rouges comme du cactus sang, et sur cette admirable figure coulent des larmes en telle abondance qu’on pourrait prendre une douche.
Je pleure parce que je ne veux plus de ce que je voulais tant, parce qu’on m’a dégoûtée, parce qu’on a empoisonné mon plaisir. Quelquefois une seule parole contraire m’empoisonne tant, et alors je ne pleure plus parce que je veux ce que je désire, mais parce qu’on me l’a empoisonné et que j’en suis détournée.
Et aujourd’hui je me désespère parce que le pavillon est perdu pour moi, dans moi. Ma tante seule est bonne, ne m’empoisonne en rien, m’aime, me soigne, en vérité et non sur paroles; elle me fait prendre du fer en cachette, tandis que d’autres l’annonceraient avec une trompette et s’en glorifieraient ! Elle est bonne pour moi et je l’aime pour cela plus que personne au monde ! Elle vient de m’accrocher des rideaux de tulle pour que je ne sois pas misérablement mangée par les moustiques, à Paris elle m’a fait apporter un bain, tandis que les autres parlent seulement et me proclament malade, mourante, défaillante, et que sais-je encore !
Mon Dieu pardonne-moi si je suis injuste, je dis si parce que je suis tellement désolée que je ne reconnais plus ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Je me semble la plus misérable des misérables et en même temps je pense combien il y a des malheureux, vraiment malheureux auprès du malheur desquels, mon désagrément est une folie incompréhensible, et alors je prie Dieu de me pardonner parce que je suis coupable, je suis capricieuse.
Pardonnez-moi Seigneur !
Mais l’annexe n’est pas le pavillon qui est si près de la Promenade, qui est si gentil, si gracieux en dedans, je voulais joindre ma terrasse à la terrasse des cyprès par un pont rustique, je voulais... je voulais tant de choses, j’ai si bien pensé et imaginé moi-même demeurant dans ce pavillon.
Sa perte pour moi est comme la perte du duc de Hamilton, c’est un chagrin à peu près pareil.
Ah ! mon Dieu, rien ne remplacera le pavillon pour maintenant, pour moi, il me plaisait et comme exprès on me l’a pris.
en travers
C’est un chagrin à peu près pareil, avec la différence que je ne pense plus au pavillon et ne le regrette pas du tout, tandis que je pense au duc et le regrette de plus en plus.
Mon Dieu pardonnez-moi et calmez-moi. Pardonnez-moi et faites que je vive comme j’aime !
Page manuscrite de Marie, écriture penchée barrée de longs traits obliques ; on lit notamment « duc de Hamilton », « Mon Dieu », « pardonnez-moi »
Page du manuscrit du 3 octobre 1874, barrée en travers Mon Journal, t. 4 (fac-similé) — tome04.docx image 26 (après ¶3818)