Mardi 8 juillet 1873

La chaleur est brûlante ! Je brûle, j’ai chaud ! Oh ! mon Dieu, arrache-moi de cette fournaise ! A cinq heures je suis sortie, j’ai laissé Walitsky et Paul au bain, puis chez Auda pour ma robe blanche brodée; elle sera très jolie, sans tunique derrière, des volants brodés et simples entremêlés derrière, et devant une petite tunique, corsage à pointe par derrière. Ce sera très joli. Puis chez Médecin, j’y vais pour la première fois, ils peuvent me faire venir le chapeau que j’adore, je l’ai commandé.
Ce matin une lettre d’Alexandre dans laquelle les affaires ne vont pas mal, et il quittera la Russie seulement le 20 juillet, style russe. C’est horrible ! Le 2 août d’ici ! Et jusqu’à ce qu’il vienne ce sera septembre, car il s’arrêtera à Vienne. Je ne puis me retenir et je fondis en larmes. Combien de larmes me coûte cette exposition ! Et combien de rides de plus à trente ans ! Papa a reçu trois mille roubles ! Il attendait sept mille. Mais cher Alexandre empoche toujours quelque chose, profitant de notre absence à tous. Je ne veux plus attendre ! Je mourrai si on ne part pas ! Je ne l’ai pas dit, mais j’ai pleuré !
Nous allons dans une semaine; il n’y aura plus de trêve car nous n’attendons personne. Cela dépend de moi. Quel bonheur ! Oh ! merci mon Dieu, merci ! c’est de Vous que ce bonheur vient ! Vous avez daigné écouter ma prière ! Si j’osais croire que Vous m’entendrez pour le reste... que Vous me donnerez ce que je demande ! « Frappez et on vous ouvrira » Je crois à cela, c’est ma consolation.
A dîner nous avions M. Zibine et la princesse Galitzine, après dîner les Anitchkoff et encore quelques personnes. On s’installa au jardin, plusieurs petites tables furent dressées et on se mit, les uns à jouer aux cartes, les autres à manger des fruits et prendre du café. La Tolstoy a assuré dans la ville que j’ai dix-sept ans et tout le monde le croit. Même ce Zibine (un de mes admirateurs à ce qu’on dit), un vieux rat ne veut pas croire le contraire. Anitchkoff aussi. Cet imbécile Paul dit aussi la même chose. Alors à dîner, maman a tiré mon extrait de naissance, celui de Paul et son acte de mariage et les a lus à haute voix. C’est donc prouvé que j’ai quatorze ans et Paul treize ans. J’espère que ce vieil imbécile est convaincu. Il faudrait faire de même avec tous les autres. Je ne suis pas sortie le soir. Le landau est en réparation et je n’aime pas sortir en une calèche si laide. Et puis cinq sont sortis, c’est assez. Je reste dans ma school-room et j’écoute les grenouilles, je suis réveillée et endormie par elles. Ce matin à sept heures. Il a plu pour une minute ou deux, à torrents, mais cela a cessé tout à coup, et nous avions une chaleur au-dessus de toutes les descriptions du monde.