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Dimanche 29 juin 1873
A l’église (robe grise, bien). Il n’y avait personne, seulement nous et les Patton, nous les invitâmes à venir chez nous dimanche prochain. Bébé a rougi en voyant Paul. Nous les avons conduits en voiture jusqu’à la vieille Mme Patton. J’ai écrit une lettre à Hélène et à tous les enfants. A trois heures, à la mer, il n’y avait personne. Je me suis jetée du pont et puis je me mis en un petit bateau et quand je fus assez éloignée, je me jetai dans l’eau. Quelle émotion, mon Dieu ! Depuis presque deux ans, je fis cela pour la première fois, me jeter du bateau était la première fois de ma vie.
A la maison vint la princesse Galitzine puis Mme Teplakoff, puis la comtesse de Mouzay, elle part demain, Mme Galitzine a dîné chez nous, elle est assez gentille mais toquée. Nous allâmes tous à la musique: maman, Galitzine, Dina et moi. Les Durand nous passèrent. Audiffret était dans la voiture et, bête que je suis ! j’ai rougi ! Maman l’a vu. Nous avons laissé la princesse chez elle et nous allâmes chercher Mme Teplakoff, maman lui a promis d’aller à Monaco ce soir. En route Walitsky dit que la concierge l’appelle baron, alors maman:
- Marie, et si Walitsky était baron et riche, l’aurais-tu épousé ?
- Non, jamais.
- Il ne te plaît pas ?
- Il est un très bon homme mais il ne me plaît pas, non !
- Attends, qui alors, si, Khalkionoff ?
- Oh ! maman tu tires tout ce qu’il y a de plus affreux !
- Eh bien ! si Audiffret ? tu voudrais...
- Oh ! non, non, il ne me plaît pas.
- Oh ! non Audiffret te plaît un peu.
- Non, du tout.
- Si, un peu.
- Non, pas du tout, je t’assure. Je sais pourquoi tu crois; c’est parce que j’ai rougi quand il passait.
- Non ça n’est pas pour cela, on rougit sans rien quelquefois.
- D’ailleurs *tu ne sais pas qui me plaît.
- Qui donc ?
- Mais tu ne le connais pas, vous ne connaissez personne.*
Alors Dina s’écrie:
- *Je sais qui, parole d’honneur.
- Alors si tu sais, dis-le, dis si tu devines, alors je te dirai la vérité.
- Oui je le sais.
- Eh bien, dis-le*.
- Hamilton te plaît.
Je savais qu’elle dira. Cinq minutes avant.
- *Eh bien j’ai inventé: voilà encore l’épouvantail, le monstre, le gros.
- Eh bien oui, c’est comme ça, je le sais.
- Quel Hamilton ? demanda maman, Le roux ?
- Oui !* dit Dina.
- Bien entendu, dis-je.
Dina:
- *Eh bien, tu vois, je sais. C’est ton genre, et Boreel te plaît aussi.
- Eh bien, et qu’est-ce que c’est lui, les deux sont beaux, et Hamilton est plus beau que beaucoup, il est le plus beau ici.*
Maman me regardait tendrement et souriante. Malgré moi, Dina sait. Quand nous fûmes seules, j’ai commencé à bavarder sous l’influence de notre conversation. J’ai dit comment je suis malheureuse de rougir toujours et partout. Je lui ai dit que je rougis en voyant n’importe qui. Je lui ai raconté toutes mes rougeurs sans rien cacher. Puis j’ai dit:
- Tu te conduis mal, Dina.
- Comment mal ?
- C’est-à-dire que, ce n’est pas ça que je voulais dire, je voulais... enfin !
- Eh bien quoi ? Finis.
- Eh bien voilà, c’est que tu sais comme je suis susceptible de rougir, et tu ajoutes encore ce Hamilton à mes peines, maintenant je rougirai en le voyant, ce malheureux Hamilton.
- Oh ! tu rougissais sans cela, s’il te plaît !.
(Sapristi! elle remarque tout). Je la rassurais, mais plus je voulais être crue, plus je lui disais malgré moi le contraire. Le fait est que je suis une si grande bête ! Une stupide ! A laquelle il n’y a pas d’assez mauvais mots à appliquer. Comment ne puis-je rien penser sans que tous le sachent. Je suis très franche avec Dina. Elle m’a entendu parler de Hamilton la nuit pendant que je dormais. Nous avons fait toute la promenade en parlant de cela. Elle m’a demandé ce que je désire, je lui dis tous mes désirs excepté quelques-uns. Mais c’est inutile, elle sait.
Elle me taquine avec Hamilton ouvertement. « Hamilton » cria-t-elle très fort en rompant le silence, elle m’a effrayée avant que je compris ce qu’elle disait.
Je suis chagrinée de ce qui arrive, on profanera son nom.
Demain je suis sûre que le premier mot de Walitsky sera Hamilton, le petit duc et des moqueries de toutes sortes. Et puis ça n’est pas l’histoire de Boreel, je l’aime sérieusement. Je n’aime pas que l’on sache. J’aime qu’on en parle mais sans me toucher. Je suis vraiment fâchée de ce qui arrive. Maman sait aussi. Mais enfin, il y a le proverbe russe: « Tout ce qui ce fait, se fait pour le mieux ». Tout le reste ne [se] sait pas encore, peut-être cela mourra encore. Je le voudrais.
Dina joue du piano, elle m’agace ! La princesse Galitzine parlait de son mari à table, elle l’aime, elle en est amoureuse et lui, la canaille a dit :
- Madame, aimez qui vous voulez, je ne vous empêche pas. Je veux être libre, vous m’ennuyez.
Je serai malheureuse car j’aimerai mon mari toujours et si lui dit que je l’ennuie, je mourrai, je serai malheureuse, sans doute car j’aime et j’aimerai toute ma vie. Il n’y a pas de mari, qui aimera toujours, deux ans et puis une froide amitié, pas même. C’est affreux !