Deník Marie Bashkirtseff

A deux heures nous allâmes à la gare, reconduire les Howard. Nous avons donné six ou huit boîtes de bonbons. Toute cette famille est si charmante, si aimable, si comme il faut. Je les aime beaucoup tous. Aussi nous sommes très amis, les grands et les enfants. Il y avait encore quelques personnes venues les reconduire, les Seignette, les Friedlander, les Ginew, le consul américain M. Voie. (Nous connaissons toutes ces personnes). Mais Mme Howard a montré le plus d'amitié à nous. Je suis toute charmée d'eux.
Maman et ma tante cherish the plan of my becoming the wife of ♦Miloradovitch. I know it is a splendid match. He is young, beautiful, and extremely rich; and above all alone, no brothers nor sisters, (it is a great happiness). They cannot imagine anything better. All their wishes s'aboutissent there. Just like the degrees meet in the Poles. But I, it is quite another thing. I am a fool running after a shadow, while the reality is within my reach. I love him it is true, but what is the use of that love ? It will die in my heart just as it was bom with the difference, that the beginning of it was all hope, happiness and brightness, and the end disappointement, darkness, and unhappiness, not for the rest of my life (as the poets say) but for a long, long time. And he ? He will continue his jolly life. I should very much like to say that his life is dull, monotone etc. but I cannot. Were I a man I would traîné just in the same way my days. I fear only that his gay pastime with the cocottes and bad companions and parasites who live on his cost will seem dull when at my age respectable he will be weary and disappointed, and alone.*
J'ai fait là de bien bêtes raisonnements ! C'est un peu juste cependant. Tous ses amis lui sont amis tant qu'il a de quoi les bourrer de bons soupers et de champagne. Toutes ou, dirons-nous, cette femme, qui (j'en suis sûre) l'assure qu'elle l'aime, n'aime que son argent.
Moi aussi, on peut dire, j'ai commencé à vouloir l'aimer parce que je le sais riche et duc. C'est vrai, Boreel me plaisait beaucoup, mais ayant raisonné mûrement j'ai conçu l'idée d'essayer d'aimer le duc, puisque je ne pouvais pas épouser celui-là. J'ai pensé à cela tout un été, j'avais un souvenir vague de Hamilton et Boreel était à mes yeux. Je ne savais pas dans quel abîme je m'entraînais en pensant au duc. L'amour (si je puis nommer ainsi ce que je sentais pour Boreel) dont j'aimais Boreel pouvait passer dans quelque temps et n'aurait laissé aucune trace. Tandis que ce dont j'aime Hamilton ne passera pas. Encore je dois me reprocher ma bêtise ! Comme si je l'ai aimé parce que j'ai pensé à lui ! J'aurais beau penser à Audiffret cent ans qu'il ne sera rien pour moi ! Tandis que Hamilton, du premier moment que je l'ai vu... si je voudrais me défaire de lui, je ne pourrais plus!
J'ai eu en même temps tous les deux présents, Hamilton et Boreel. Tant que ce dernier était seul je pouvais admettre qu'il me plaît. Mais à côté de Hamilton ! Il me faisait l'effet de la couleur des lèvres à côté d'une fleur de cactus. Tandis que Hamilton est toujours le même ! seul, ensemble avec n'importe qui.
Pourquoi ai-je sali tant de papier, je pouvais tout simplement dire sans aucune explication ces trois mots plus forts que tout au monde: j'aime Hamilton. Oh ! devant Dieu je jure que c'est la pure vérité ! Je répète encore mille fois que ça n'est pas ma faute s'il est riche, c'est un bonheur. Non c'est un malheur puisque jamais il ne sera à moi.
Pourquoi me désespérer. Je n'ai aucune cause pour cela. Je l'aime et j'espère être récompensée. Je m'étonne seulement comment ai-je osé placer mon sentiment honnête à côté de celui tout intéressé de cette femme ? !
Je vois, ma chère Marie, qu'à force de faire des raisonnements, tu diras des folies et te contrarieras toi-même. Car on ne peut répéter la même chose cent fois sans la pervertir. Tout le monde est mécontent du changement d'appartement, mais comme c'est toujours la même chose je ne m'inquiète point.