Jeudi 15 mai 1884

A dix heures du matin Emile Bastien est arrivé avec M. Hayem.
Est-ce drôle. Ça ne me paraît pas possible. Je suis artiste et j’ai du talent. Et c’est sérieux.
Et voilà un homme connu. Ce M. Hayem qui vient chez moi, qui s’intéresse à ce que je fais. Est-ce possible.
Emile Bastien en est tout heureux, il m’a dit l’autre jour « Il me semble que c’est moi ».
Ce brave garçon est très malheureux, je crois que Jules ne s’en tirera pas. Nous lui donnons une serviette où Dina a brodé son tableau L’amour au village. Et Emile va le lui envoyer à Alger après me l’avoir fait embrasser pour lui porter bonheur.
Ce Hayem a envie du pastel de Dina, mais je ne peux pas le lui vendre. Il est très aimable. Et très influent. On a parlé de la médaille comme d’une chose presque certaine.
Et tout l’après-midi je me promène dans mes appartements assez contente, avec des petits frissons dans la nuque à la pensée de la médaille.
La médaille c’est pour le gros public et en somme je préfère un succès comme le mien sans médaille à certaines médailles.
Comme Emile Bastien devait déjeuner avec nous et n’a pas pu nous lui avons envoyé un pâté pour l’ahurir. Il m’écrit ce soir pour dire que Hayem est enchanté de sa visite et qu’il va me parler mardi de m’acheter quelque chose.
Louis Canrobert a fait sa première communion aujourd’hui, je lui ai envoyé un livre de messe de chez Gruel et il est venu avec le maréchal cet après-midi.
Le maréchal est entré en criant que je suis aussi bonne que belle ! Ils n’ont été voir que des parents et nous. Et ce pauvre petit Louis qui disait tout Ie temps « papa, dépéchons-nous, sans ça nous n’aurons pas le temps d’aller chez Mme Bashkirtseff ». C’est le maréchal qui me le raconte.
Le prêtre à dîner et le soir le grand Bikowski de Nice.
Pouah !