Dimanche 20 janvier 1884

Je travaille au tableau de Claire et j’espère le finir en deux ou trois jours.
La bonne femme est déjà peinte. Ce n’est pas honnête ce que je fais-là et j’en éprouve même un certain dégoût en même temps que la satisfaction de pouvoir si facilement faire ce que ces dames ne feront jamais.
La petite a peint quelques paquets de fleurs mais j’en rajouterai et repeindrai de sorte que... Le tableau représente une marchande avec sa brouette pleine de fleurs, grandeur nature S.V.P. C’est du faux naturalisme., mais qu’importe.
Le père Boulanger a indiqué la pose de la marchande et j’ai exécuté précieusement ce qu’il a dit pour n’avoir pas de responsabilité, bien que je trouve la pose idiote et ordinaire... C’est une marchande posée selon les règles de la composition... Pouah !
Parlons d’autre chose.
Je n’ai pas d’amis, je n’aime personne et personne ne m’aime.
Si je n’ai pas d’amis c’est que (je le sens bien) malgré moi je laisse par trop voir de quelle hauteur « je contemple la foule ». Personne n’aime être humiliée.
Je pourrais me consoler en pensant que les natures vraiment supérieures n’ont jamais été aimées. On les entoure, on se chauffe à leurs rayons, et au fond on les exècre et sitôt qu’on peut on les diffame. A l’heure qu’il est, il est question d’une statue à Balzac et les journaux publient des souvenirs et des renseignements recueillis chez les amis du grand homme. C’est à vomir de dégoût, des amis pareils, c’est à qui divulguera un vilain trait, un ridicule, une bassesse. J’aime mieux les ennemis, on les croit moins.