Samedi 3 novembre 1883 M. Eschmann (un ancien chevalier-garde, cinquante-huit ou soixante ans, marié à une célèbre comédienne française, nous ne connaissons pas sa femme) vient présenter un autre Russe du nom de Safonoff qui porte une perruque, et qui habite Paris avec l'espoir de se faire attacher à l'ambassade, très riche. Puis la princesse Karageorgevitch qui vient comme presque tous les jours jouer au piquet et dîner. J'en suis fatiguée, elle m'ennuie. Et enfin Gabriel Géry, arrive de Constantinople pour deux mois... Il est devenu encore plus long et encore plus maigre, mais gentil tout de même et toujours l'air très tendre, je suppose que cet air lui est naturel à moins que je lui inspire de bons sentiments... Son arrivée me réveille, voilà six mois ou six ans que je n'ai vu un jeune homme... C'est vivifiant. Je suis entourée de gens moisis. La vieille Engelhardt et son fils un petit aztèque, de trente ans, la Tchernitsky, les Karageorgevitch, le pope... de la moisissure. Enfin la visite de Gabriel réveille ma tendresse pour M. Jules Bastien-Lepage; ça n'a pas le sens commun mais c'est comme ça. Et durant la soirée je me surprends à penser avec tristesse et découragement qu'il ne m'aimera jamais? Je me le dis pour que ce ne soit pas vrai... On en arrive à compter les marches de l'escalier, les pas que l'on fait dans sa chambre, le nombre de personnes présentes, il m'aime, un peu, beaucoup, passionnément et pas du tout !... Tout y passe, jusqu'aux lettres des enseignes, les morceaux de pain sur la table, enfin une monomanie. Et lorsque c'est: passionnément on est ravie comme on laisse tomber ses bras de découragement lorsque c'est: pas du tout. Mais j'y ai renoncé, est-ce que je ne me rappelle plus, s'y avoir renoncé ? Si... Mais je tiens à y renoncer encore une fois pour... comme le renard renonce aux raisins. En y renonçant je... Quoi ? Je tiens à me répéter encore une fois qu'il n'y a rien de commun entre moi et ce petit artiste, c'est-à-dire entre lui et moi... C'est comme les gens inquiets sur le sort d'une affaire qui se persuadent qu'elle est perdue sans retour pour n'avoir plus à craindre qu'une surprise agréable... L'impossible m'enrage. [Mots noircis: C'est comme] si je me mettais en tête que... Comment ai-je pu en arriver à désirer cette conquête au point de... Et comment en suis-je arrivée à en parler ici et à y penser ? Cristallisations ! Cristallisations. Mais enfin. C'est comme si je me mettais à vouloir plaire à... à n'importe qui que j'aurais vu quatre fois et qui serait amoureux ailleurs et vivrait à la campagne. Il connaît à Paris cinquante personnes dont il s'occupe aussi peu que de moi à qui il ne pense jamais. Est-ce que je pense jamais à M. de Morgan, à M. de Montgomery, à Alexis Karageorgevitch, à un tas de jeunes gens que je vois de temps en temps à Paris. Et il est certain qu'aucun de ces pauvres diables ne restent à cristalliser dans un coin et à se demander mais enfin pourquoi ? Maman raconte que tout au fond il lui est arrivé de se demander pendant des heures pourquoi telle chose s'appelle ainsi et non pas autrement, et pourquoi l'objet oublié n'est pas nommé mais on est vice-versa. ô Jules Bastien, tu es laid, tu es petit, tu es indolent, tu es sournois, tu es... Et en somme je... je te préfère à tous.