Dimanche 4 novembre 1883 (suite de samedi)... et je te lâcherais bien avec extase pour le Grand-duc que j'ai vu ce matin à l'église. Il y a en ce moment à Paris une ribambelle de Grands-ducs et de grandes duchesses. Il y en avait six à la messe de ce matin. La grande duchesse Anastasie, Wladimir avec sa femme Marie Pavlovna, Alexis, Serge et Paul. Si avec ces quatre superbes frères notre empereur ne sait pas triompher du nihilisme ! C'est Alexis surtout qui est beau. Il a eu un roman de jeunesse qui fait qu'à trente-deux ans il n'est pas encore marié. Il est grand, fort, harmonieux, des cheveux blonds foncés, des yeux d'honnête homme, une belle barbe blonde naturellement frisée. Et dans toute sa personne quelque chose d'aisé, de tranquille, de sympathique, je dirais brave homme [Mots noircis: si ça] il pouvait s'accorder avec une structure de héros d'Homère et un air absolument impérial. En sortant de l'église nous avons été déjeuné chez les Gavini. Déjeuner exquis et douze convives. Denis et Adeline, maman, ma tante, moi, la princesse et Bojidar, Saint-Amand, Géry et Gabriel. Avec Gabriel... c'est drôle, il me semble que je lui plais et si on ne me l'a pas offert c'est que les Gavini connaissent mes idées... celles que je leur dis. Le père Géry adore son enfant, il lui voudrait un mariage riche. Mais Gabriel... si je voulais... Il ne m'aime pas ce secrétaire mécanique mais... il m'aime peut-être à sa façon. Charmant garçon mais qu'en ferais-je ? Et je ne l'aime pas, je n'ai même pas envie de l'embrasser. On ferme les yeux et on se demande, voyons, embrasserai-je monsieur un tel ? Eh bien lui ne me dit rien, lui, ni les autres. Jules Bastien-Lepage c'est encore autre chose... C'est... autre chose. Et maman et ma tante et toutes elles adorent ce Gabriel et voudraient que j'en fasse autant. Ce serait un bon débarras, je serais enfin casée, placée, numérotée. Qu'en ferais-je ? Quand même j'aurais envie de l'embrasser, eh bien il y en aurait eu pour six mois... Et puis se réveiller, Mme Géry secrétaire d'ambassade. C'est trop vulgaire pour moi. Pourtant je voudrais être très coquette avec lui... Mais je suis trop loyale. Je suis persuadée qu'il me serait facile d'en tirer un amour et puis ? Cela lui ferait trop de chagrin. Il vaut mieux le laisser tranquille, son père lui a probablement trouvé un sac et une femme et ils seront heureux. N'y aurait-il pas moyen de me persuader que ce garçon ne s'occupe guère de moi et que je n'ai pas à faire la généreuse. Cela me permettrait de flirter en paix. Pour en revenir au Grand duc... il m'a semblé qu'il m'a regardée... Oh ! ne vous récriez pas, je viens de relire mon horoscope d'Edmond. Relisez-le, septembre ou octobre 1877. C'est loin. Il me promet mille embêtements mais quoique je fasse, et quoiqu'il arrive et quelques soient les moments désespérés à passer, je viendrai à bout de tout. Rassurez-vous, me dit-il, et surtout ne regrettez rien et montez, montez toujours. Ce qui vous entoure vous le laisserez en route et vous monterez au pinacle. Ne regardez pas ceux qui vous entourent, vous vivrez avec des souverains. Et l'homme blond, au vaste front, au nom à couronne et qui m'est destiné. Et sa formidable famille qui doit me persécuter. Oh, écoutez-bien, je suis raisonnable moi; quand j'avais dix-huit ans, une voix à faire le bonheur d'un opéra, une santé de fer et par-dessus tout la fleur de cette première jeunesse qui rend belles les plus laides, oh ! Alors je ne devais pas élever des prétentions immenses, mais maintenant que j'ai vingt-quatre ans passés, que je touche à l'abominable chiffre de la grande majorité, que je suis malade, que je sais à moitié... comme Jean-Jacques Rousseau, maintenant tout est possible. Ça a l'air d'un paradoxe et pourtant voyez la vie réelle. Ce sont les femmes défraîchies et qui ont déjà beaucoup servi qui ont le plus de chance en ce genre. Voyez même les cocottes et les actrices et les modèles, de belles, de jeunes, de fraîches disparaissent, sombrent. Et des carcasses horriblent surnagent dans des huit-ressorts. Nos grands-ducs même ont épousé des... bergères comme Mme Akenieff (qui est la femme du duc de Leuchtenberg) plus âgée que lui et qui avait eu une existence mouvementée. Enfin on voit tous les jours des choses extraordinaires, en ce genre. Et moins je me reconnais de mérite plus il se pourrait que mon bonheur fut grand... Grand-Duc. C'est que ça ferait plaisir d'aimer un être pareil ! Il est évident que je préfère un petit Jules Bastien-Lepage à un bel imbécile, mais enfin si la beauté et la force (inséparables selon moi) sont réunies à des attraits intellectuels, c'est ravissant. Il doit être intelligent et bon. Supposez que j'adore Jules Bastien-Lepage, eh bien... j'allais dire que ça m'embêterait de le voir petit et un peu ratatiné et au moment de le dire je m'aperçois que dans le moment ou je l'aime son physique disparait absolument. Mais je suis donc vraiment une personne bien supérieure d'aimer [Rayé: ainsi] avec la tête, le cœur et l'âme au point d' envisager avec bonheur la perspective... d'embrasser un petit homme très laid. Alors son esprit, son génie, son cœur suffisent à me le faire trouver beau ? C'est vrai. Mais enfin quoiqu'il en soit et si on n'est pas embêté d'aimer un homme laid et petit, on doit éprouver une sorte de fierté et de la satisfaction très douce en voyant que votre élu est grand, fort et beau. Savez-vous quelque chose ? Eh bien quand Bastien a fait ici un dessin à la plume j'ai mis cette plume dans une enveloppe sur laquelle sont écrits ces mots: plume de Bastien. Et j'ai gardé cette relique au fond d'un tiroir. C'est assez enfant ça, mais il n'y a que ça de bon dans la vie avec... le reste.