Dimanche 7 octobre 1883

J’ai vu la nouvelle lune... de l’œil gauche et j’en suis attristée.
En vérité Mademoiselle, comment osez-vous avouer de si plates superstitions ! Pourquoi plates. Napoléon et César étaient superstitieux pour ne vous citer que ces deux plus illustres.
Saint-Amand dîne ici et la princesse et Bojidar puisqu’il a posé toute la journée.
Mme Gavini est venue hier et la baronne.
Je ne fais plus à tout propos à la plume et au crayon le profil de Bastien et je n’y pense que comme peintre.
Ce soir après avoir bien réfléchi je me déclare net qu’il ne sera jamais amoureux de moi. Ecartons cette préoccupation. Jamais. Me voilà tranquille. Mais quel dommage mon Dieu !
J’essaye de former Bojidar qui est tout à fait sauvage, il ne sait rien du vrai monde, se démonnétise Dieu sait où, chez de fausses princesses et des étrangères équivoques, tranche, discute, tape sur les personnages les plus connus et commet mille maladresses très naïves. Encore s’il fréquentait des salons de 2ème ordre parce qu’on y trouve à s’amuser, ça ne serait pas un mal, mais c’est que je le crois un peu... Saint-Amand, il a été élevé comme une fille, il est économe, serré.
Et puis il [est méchant] et parle beaucoup de cocottes quoique jamais... Je ne sais pas pourquoi je me figure cela... Du reste avec Irma ça n’est pas allé loin parce que a-t-elle dit Bojidar lui a avoué n’avoir pas le sou.
Ça... enfin. S’il est vraiment incomplet, ce qui me paraît très probable, et s’il devenait homme formé et posé, avec son nom...
Il a été toujours élevé, artificiellement, il est né difforme, on l’a redressé jusqu’à un certain point; il lui en reste des épaules étroites en porte-manteau, des jambes trop grosses, des pieds et des mains disloqués, enfin il ne tient pas ensemble, mais vu la tenue des jeunes gens d’aujourd’hui il peut passer, surtout grâce à une jolie tête régulière dans le style des images byzantines.
En somme il est grand et n’est que mal fait.
Seulement il n’a pas de tenue, il déblatère, ment... bavarde.
Si Bastien m’aimait j’aurais épousé Saint-Amand. Et pas lui ?
Non, d’abord depuis mon malheur je ne vois pas de mariage ordinaire possible.
Un Saint-Amand ne me froisserait jamais et s’il a cette intention ça ne m’atteindra pas.
Mais toujours vivre avec un homme aimé... Et l’amour passe et il reste quoi ? Non, décidément je trouve cet arrangement très bien. Grâce à ce quasi-mariage la possibilité d’aimer librement et de ne pas déchoir à ses yeux surtout. Les femmes trompent leurs maris et ne sont pas déchues aux yeux du monde... Je le sais, mais moi je ne pourrai jamais tromper un vrai mari, jamais. Et je ne peux pas me marier par amour. Que reste-t-il ? Saint- Amand ou Bojidar si... Mais Bojidar serait embêtant et criard et volontaire... Mais il y a un grand avantage, personne ne le sait...
Mais ce serait vraiment une belle existence... C’est comme si on était veuve.
Mais Bastien n’est pas amoureux de moi. Il ne pense même pas à moi, pas le moins du monde...
Le roman de Tourguenieff me rend sentimentale et il me semble que je suis un peu préoccupée de ce petit peintre...
Ah ! C’est dommage. Il ne s’occupe pas de moi. Et sa cuisinière de frère même...