Dimanche 5 août 1883

En somme ça m’est indifférent.
Mais j’ai vingt-quatre ans. C’est jeune direz-vous, mais je vois que tous les gens que je connais ont l’air de me donner davantage. On se dit déjà que je ne me marierai pas. Les Gavini après avoir offert un tas de monde n’offrent plus de prétendants.
Et il est évident qu’à Paris je ne trouverai jamais un parti riche. De plus belles que moi ont épousé des gens sans fortune et lorsqu’elles avaient une dot ou sont restées filles lorsqu’elles n’en avaient pas.
Mais ce qui rend un mariage difficile c’est que depuis que je suis comme J.J. Rousseau il me faut des ménagemens, des complaisances et des délicatesses infinies.
Je ne trouverai cela qu’en prenant un mari Saint-Amand, je serai libre et si j’aime quelqu’un ce quelqu’un ne sera pas un mari avec qui je vivrais constamment et qui pourrait me froisser. Je verrai peu de monde, je ne ferai presque pas de visites et je recevrai en musique de sorte que tout ira bien.
Mais épouser un homme qui se mariera pour lui, qui sera bien et riche... C’est introuvable.
Ou un jeune homme très bien qui m’épousera pour la dot et qui voudra naturellement en profiter avec la femme et n’est-ce pas tout naturel et honnête et comme tout le monde ? Et qu’est-ce que je deviendrais alors ?
Même si je suis aimée ? Il m’ennuiera, m’empêchera de travailler sans le vouloir même. Et même si je n’étais pas comme Rousseau je ne m’accommoderais pas d’une existence ordinaire, comment me lier à un indifférent, le subir, partager une vie et mon temps avec lui ! faire des visites et avoir des enfants et il prendra encore de ma fortune pour sa députation ou pour des cocottes même !
Ah ! Non.
Un prince très riche ne m’épouserait par amour, encore faudrait-il dépenser toute une saison, cinq ou six mois à poser, danser, ne rien faire qu’aller dans le monde... Je ne me déciderai à pas à courir le risque.. Car on n’est pas sûr d’en attraper un de prince. Voilà la Martinoff qui ne fait que ça. Sa tante la mène partout, à toutes les saisons, à tous les bals, voilà trois ans que ça dure et pas de mari.
Retourner en Italie? C’est ce que je ferai probablement si nous avons des succès d’ambassade. Après six ans ? Pas mariée ? Retrouverai-je des amoureux ? On me regardera comme défraîchie. Tandis que si je reviens mariée je serai éblouissante, et je voudrais bien prendre ma revanche à Rome. Toutes ces dames et la Cour même, ils se sont tous occupés de ces étrangères très riches et qui sont restées, là trois mois sans aller dans le monde.
Ah ! grandes innocentes que nous étions !!
Il n’y a que les mœurs espagnoles qui ressemblent un peu à nos provinces russes. Nous n’avions pas la moindre tenue... c’est regettable.
Oh ! prendre ma revanche devant tous ces gens. Ce n’est pas en y allant jeune fille que ça se fera. Non, il faut me marier avec Saint-Amand ou avec Bojidar. Bojidar est un camarade, un petit garçon rangé, économe, maniaque même; c’est l’intendant qu’il faudrait; Mais ce serait un mari véritable, oui mais ça ne ferait rien...
Son cousin Pierre épouse la princesse Zorka, fille du prince régnant du Monténégro, mariage qui pourra bien l’aider à s’asseoir sur le trône de Serbie; Pierre est le chef, le prétendant militant et qui a des chances. Bojidar alors serait prince royal. Ce serait parfait d’autant plus que je dois avouer ici ma faiblesse inexplicable pour ce titre de princesse.
C’est élégant, c’est artistique, c’est ravissant. Comtesse, marquise, duchesse même ne me disent rien. Mais princesse me fascine comme un objet d’art.
Princesse est un panache exquis que je serais chagrinée de ne pas voir sur ma tête.
Princesse remplace cinq cent mille de rente. Avec Princesse on est imposant en ne dépensant [que] soixante mille par an.
Un hôtel bien arrangé, princesse et les Beaux Arts. Le reste dépend de moi. Mais l’Amour ?
Tromper Bojidar ? Tromper, jamais, personne.
Mais enfin nous avons le divorce, et si je trouve quelque occasion extraordinaire je me remarierai et puis souvent entre époux, il y a séparation, je pourrai inventer des raisons de santé et alors ce ne serait pas tromper, c’est-à-dire ce ne serait pas partager et cela suffit.
Mais je n’aimerai peut-être personne. Avec Saint-Amand ce serait la liberté la plus complète et il me semble que j’en userai.
Vous savez que tout en plaisantant il parle de cette association possible.
C’est convenu qu’il sera mon ami seulement, que je me donne à l’art et que si je trahis l’un et l’autre, personne n’en saura jamais rien.
Je suis résolu de l’être, dit-il, Napoléon l’a été, et si je ne le suis pas ce sera une surprise agréable. Mais vous aurez soin de mon honneur et de mon nom.
- Vous êtes aussi bête que les autres Saint-Amand. Ce ne sera ni votre honneur ni votre nom, mais bien mon honneur et mon nom par conséquent nul au monde ne pourra en être plus jaloux que moi. Du reste les Beaux-Arts ne me donnent pas le temps de penser aux choses légères.
- Dites que votre vertu vous empêchera.
- Si vous voulez, enfin mon cher on n’en saura jamais rien. Association, amitié, réceptions choisies, Arts et gloire; voilà tout.
Mais il voudra avoir une voiture, il en aura une et voilà tout, logé, nourri, tranquille, à l’abri des changements de ministères...
Voilà ses avantages. L’Académie en perspective à la suite de bons dîners... Il ne la mérite pas, car c’est une gazette littéraire mais avec des protections, des intrigues, avec tout au monde. Et ça m’amusera d’avoir M. Roland, académicien. Mais Baron. Baronne, c’est bête.
On pourrait... En voilà du papier noirci.
Nous allons surprendre les Canrobert et y rester une heure. Retour à huit heures, chaleur, fatigue, odeur de charbon. Mais c’est tout de même amusant pour un observateur, je plonge les yeux dans mille existences, comme dit Balzac, pendant que ma tante nous cherche querelle à Dina ou à moi.
Oh ! les familles qui se disputent, c’est ineffable.
Jules doit être à Paris et son subalterne de frère ne se montre pas car il voudrait probablement l’amener pour me prouver qu’il ne me hait point. Je vais l’inviter à dîner, lui Emile sans l’autre ! Non, il croirait à une invitation détournée.
D’un autre côté je verrai avec cet idiot d’architecte et nous dire: mon frère vient de partir pour Damvillers... Qu’il y aille nom d’un chien mais qu’il ne pense pas que je suis désappointée.
Malheureusement mon langage passé l’autorise...
Ce Cassagnac est vraiment une nature basse. Dans un article qu’on a fait sur lui il y a deux ans et qui était naturellement inspiré par lui, il a été parlé d’une jeune étrangère très riche qui « éprise de ce chevalier » avait voulu l’épouser, mais il a préféré une chaumière et un cœur. Ce n’est déjà pas joli qu’en dites-vous ? Et puis dans presque tous ces feuilletons du « Pays » il y a une femme qui s’appelle Moussah nom insipide dont on m’ennuyait à la maison et dont se servait la mère Mouzay. Toujours Moussa. C’est lui ou sa femme qui écrivent sous des pseudonymes, ou bien on sait qu’il y a eu une jeune étrangère qui éprise etc. Et ces héroïnes sont russes.
En allant à Versailles nous avons acheté « Le Pays » que je ne lis que très rarement et je suis tombée sur ce feuilleton et la russe Moussah. Ça m’a fait rougir et plisser la bouche de dégoût.
Je voudrais voir la Presseq.
Ce grand sot s’imagine peut-être que je ne me marie pas d’amour pour lui. ah ! l’immense nigaud. Nature de nègre. Tous les bas instincts. Nature d’Alphonse, séduisante et repoussante. Mon Dieu puisque vous êtes juste, pourquoi laissez-vous croire des choses qui ne sont pas et qui me sont tellement préjudiciables ! Oui, on dit que j’ai eu un roman avec Cassagnac et que c’est pour cela que je ne me marie pas, car on ne comprend pas autrement pourquoi ayant une belle dot je ne suis encore ni comtesse ni marquise.
Les sots. Heureusement que vous, poignée d’êtres d’élite, gens supérieurs, vous chers et bien-aimés confidents qui me lisez, Vous savez à quoi vous en tenir. Mais quand vous me lirez tout ceux dont je parle seront probablement morts, et Cassagnac emportera dans la tombe ou reposera sa graisse la douce conviction d’avoir été aimé d’une jeune et belle étrangère qui éprise de chevalier etc. Cassagnac. Le sot. Les autres le croiront aussi. Les sots.
Mais vous savez bien que non, ce serait peut-être poétique de refuser des petits marquis sans le sou par amour, mais hélais moi je les réfuse par raison.