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Mercredi 13 juin 1883
Il arrive des cartes en quantité. Mme Gavini a envoyé une dépêche d’Agen, Odette est venue, et M. Eschmann un russe, et le père Géry qui arrive avec une tête de l’autre monde, en larmes... j’avais de la peine à être en harmonie...
Il aurait fallu pleurer... Et je n’ai pas pleuré même pendant l’office à l’église qui a eu lieu à cinq heures. Personne n’a été invité et il n’y avait que Saint Amand, Bojidar, les Englehardt et Tchernitsky. Si j’avais été vraiment affligée je ne le raconterais pas, car il y a là une pudeur qu’il me semblerait blesser; c’est égal, je suis trop calme... J’ai eu modèle ce matin, Edwige qui pose chez Suchetet et Suchetet apprenant hier qu’elle poserait chez moi ce matin m’envoie ses plus sincères compliments sur mon Salon.
Il se promenait avec Saint Marceaux qui lui a fait voir mes tableaux dont il est très content. Je n’ai jamais vu ce Suchetet, seulement nous avons souvent le même modèle par l’entremise duquel je lui ai demandé quelques renseignements sur les ébauchoirs, selles, etc.
Cela m’est excessivement agréable, n’est-ce pas que c’est agréable ?
Entre autres cartes on reçoit celle de Jules Bastien-Lepage, une des premières et une lettre de l’architecte qui dit: “ chère Mlle, si je ne craignais pas d’être opportun etc. etc. qui frappe d’une façon si violente toute votre sympathique famille que j’ai le plaisir de connaître... “ ensuite il me prie de croire à la sincérié etc., à son respect et à son admiration. Il ne faudrait peut-être pas se moquer de la forme lorsque le fond vient du cœur, mais c’est égal c’est une lettre presque de portière. Est-ce que le grand frère n’écrit pas mieux... je voudrais lui extor-quer une lettre.
Ce qui me préoccupe c’est que je suis trop froide, ça va faire faire des commentaires...
S’il pouvait, lui, mon père, me voir préoccupée de mon deuil et des cartes et lettres de condoléances, il aurait eu un de ses airs moqueurs et méprisants, comme pour dire: voilà tout ? C’est sa faute ! Sa nature m’était très sympathique, bien plus que celle de maman, et il s’est plu à se rendre... indifférent et souvent détesté en ne faisant que me froisser et me parler d’un air que je ne souffrirais de personne.
Il y mettait de l’amour-propre. Ah ! vous êtes à plat ventre devant elle, eh bien vous allez voir !! Ici à Paris, il a été de la dernière violence, il a presque menacé de me battre un jour, mon air lui avait paru insolent et il s’est écrié: “tu verras ce que je te ferai, tu verras tu t’en souviendras toute ta vie”. Maman l’a emmené craignant qu’il me jette quelque chose à la tête. Et qu’est-ce que j’avais fait pour cela ? Rien que de lui avoir dit: je vous prie de ne pas crier contre moi, je n’ai pas l’habitude qu’on me parle ainsi ! Cet air calme que j’avais l’exaspérait. Quand je pense à présent à ce ton abominable qu’il prenait pour avoir le dessus de “mes bravades” le sang me monte à la tête.
Et pourtant j’ai essayé d’être gentille mais il avait toujours peur d’être sous ma “domination”.
J’aurais pu l’aimer beaucoup, beaucoup, mais ça et cette histoire sur maman... Enfin, je vous dis les choses comme elles sont.
Il a vécu de son côté en régnant sur son entourage et moi du mien en régnant sur le mien, puis nous avons été réunis et il mettait une sorte d’enfantillage à prouver son indépendance. Très souvent il prenait la mouche et s’imaginait que je voulais “commander” lorsque j’étais à mille lieues d’y songer. Enfin il faut mettre son irritabilité sur le compte de la maladie...
Enfin... Dans un moment comme celui-ci, devant la mort, devant cette fin de tout ! je me demande si j’ai eu des torts ? Et je ne le crois pas... Il m’a traitée comme je ne sais quoi, j’en ai pleuré et j’ai même eu l’idée de partir, m’en aller, pour bien montrer que...
Je me représente maman, si j’avais le malheur de la perdre eh bien j’aurais mille reproches et mille remords car j’ai été très grossière et très violente... Pour le bon motif et par instinct de conservation je sais bien, mais c’est égal, je me reprocherai tous ces excès de paroles...
Du reste maman... Il y aurait là un chagrin immense, rien que d’y penser me fait pleurer, j’ai beau lui reconnaître des défauts, nous ne sympathiserions pas si nous n’étions pas parentes, j’ai beau me dire... Mais chez elle tout cela est inconséquence, légèreté et manque de savoir; c’est une enfant et une enfant dans ces conditions est un être haïssable, je sais bien; je lui aimerais mieux des amants et qu’elle sache vivre comme les autres...
Elle est vertueuse mais elle ne comprend rien et n’a pas confiance en moi..., et croit toujours que tout va s’arranger qu’il vaut mieux “ne pas fair d’histoires”.
Je crois que la mort qui me ferait le plus de peine ce serait encore celle de ma tante qui s’est dévouée toute sa vie à tout le monde et qui n’a jamais, pas une seule minute vécu pour elle, sauf les heures passées à la roulette de Bade ou de Monaco.
Il n’y a que maman qui soit gentille avec elle, moi, je ne l’ai pas embrassée depuis un an et ne lui dis que des choses indifférentes ou des reproches sur un tas de bêtises. Ce n’est pas par méchanceté, mais c’est que j’ai été moi aussi très malheureuse et que je le suis encore et que toutes ces discussions sur nos affaires avec maman et ma tante m’ont habituée à un ton bref, dur, cassant. Si je me mettais à dire des choses tendres ou seulement douces je pleurerais comme une bête.
Enfin sans être tendre, je pourrais être plus aimable, sourire et causer quelquefois, ça la rendrait si heureuse et ne me coûterait rien mais ce serait un tel changement dans mes manières... que je n’ose pas par une sorte de fausse honte. Et pourtant cette pauvre femme dont l’histoire s’écrit en un mot: Dévouement, m’attendrit et je voudrais être gentille... Et si elle venait à mourir en voilà une qui me laisserait des remords ! Tenez grand-papa, il m’impatientait quelquefois par des manies de vieillard, mais il faut respecter la vieillesse, il m’est arrivée de lui répondre de travers et lorsqu’il a été paralysé j’en ai eu tant de remords que je venais très souvent rester près de lui pour effacer, atténuer, expier. Et puis grand-papa m’aimait beaucoup et voilà qu’en pensant à lui je pleure.
Mais mon père... Au bout de vingt ans de séparation il a voulu me conquérir par des grossièretés ou des brusqueries !...