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Mercredi 9 mai 1883
Nous avons un petit dîner républicano-artistico-poétique ce soir. Gaillard et sa femme, Clovis Hugues et sa femme, Dusautoy, ce Dusautoy a été de trop, c’est seulement pour faire des potins, de même qu’un journaliste ami des Gaillard et qui s’appelle je ne sais comment. Puis il y a Julian et Tony. J’avais très envie d’inviter les frères et j’ai écrit ce matin deux mots à... l’architecte, expliquant ce dîner improvisé, votre frère veut-il en être. Si vous l’amenez, je vous donnerai une peinture ! ...vous comprenez, pour qu’il vienne il faut... il ne viendra pas, s’il s’est ennuyé la dernière fois, il est venu pour son frère, et une fois ce service rendu, il en a assez aussi.
Non, mais il est arrivé une chose mais une chose ! Ah ! c’est ravissant. Quand on ne s’attend pas, tout en s’y attendant et que ça ne se fasse pas attendre et que ce soit inattendu. Il est venu. A sept heures et demie. Ils sont venus tous les deux. Enfin il est venu !
Ah ! c’est gentil. Non, avouez que c’est gentil, avouez que c’est très gentil. Mais j’ai dîné entre Clovis Hugues et Emile Bastien et Jules plus loin exprès... Non mais ! Voilà comment j’aime que ça arrive !
C’est son frère l’architecte qui lui fait du tort parce qu’il est laid et le représente en mal, mais lui Jules, a une tête charmante illisible Julian dit que pour le moment je ne le frappe pas mais que je m’y prends de façon à y arriver. Que je l’ai entrepris très bien. « Vous en ferez votre chose ».
Voilà des choses qui me paraissent impossibles comme trop belles et qui me ravissent. Julian est un blagueur. C’est égal... Oui, je voudrais en faire ma chose comme l’Arlequin, vous savez que j’ai un Arlequin en bronze depuis trois ou quatre jours. Seulement il est arrivé un peu tard, il me le fallait au moment ou j’étais emballée. C’est égal il est à moi...
Et Bastien, c’est un désir d’enfant, qu’il soit à moi. Et qu’est-ce que j’en ferais ?
Mais un ami, une admiration, un camarade sympathique !
Et puis ça ne vous regarde pas. Mais il reste froid...
Enfin il ne s’agit pas de ça. Il est venu, c’est quelque chose.
Ce soir c’est un monde à part, et qui choquerait beaucoup notre société habituelle; mais qui m’amuse excessivement.
Bastien ne se dépense pas, lui qui prêche tellement l’économie de l’esprit, des forces et de tout pour concentrer tout sur un même point. Eh bien je crois qu’on peut trouver, c’est-à-dire que chez moi il y a une telle exubérance de tout que si je ne me dépensais pas, je ne pourrais y tenir. Sans doute si la conversation ou le rire vous épuisent, vous avez raison de vous abstenir mais... Pourtant il doit avoir raison.
On monte à l’atelier et naturellement ma grande toile est retournée contre le mur et je me bats presque avec Bastien pour l’empêcher de la voir car il s’était fourré entre la toile et le mur.
L’Arlequin est débiné et Gaillart improvise des vers sur ce chef d’œuvre qu’on traite d’ouvrage d’homme du monde, je ne comprends pas qu’on le comprenne si mal. Enfin j’en reviens toujours à ce que Bastien a dîné deux fois en six jours. Clovis Hugues dit des vers et plus tard il a fait ses fameuses et insupportables imitations de Gambetta, Madier, Clémenceau etc. On croit entendre le vrai Gambetta et même en charge cette éloquence est empoignante. Bastien a fait un croquis de Hugues déclamant avec une quantité de bras autour du corps, pour expliquer ses gestes désordonnés, et Hugues a improvisé trente-quatre vers sur l’Amour au village. Des vers copiés sur mon album et signés. Je ferai son portrait et il me le rendra à la plume.
Mme Hugues connaît Mme Presseq et m’aime. Comment voulez-vous que je ne préfère pas une soirée pleine d’art, d’esprit... et de poésie à un insipide cotillon !
J’exagère. Saint Marceaux et Bastien dit qu’il en est jaloux et qu’il va le dégotter petit à petit.
Il l’a répété plusieurs fois et l’autre jour aussi. Et bien que ce soit une plaisanterie ça me ravit.
Il faut qu’il croit que Saint Marceaux est adoré plus que lui, artistiquement bien entendu. Je lui demande toujours: « vous, l’aimez-vous, n’est-ce pas que vous l’aimez ? »
— Oui, beaucoup.
— L’aimez-vous autant que je l’aime ?
— Ah ! non je ne suis pas une femme moi, je l’aime, mais...
— Mais ce n’est pas comme femme que je l’aime !
— Mais si, il se mêle un peu de ça à votre admiration.
— Mais non, je vous jure !
— Mais si, c’est inconscient !
— Ah ! pouvez-vous penser !...
— Oui et j’en suis jaloux, je ne suis pas un beau brun moi...
— Il ressemble à Shakespeare.
— Vous voyez...
Enfin la charge consiste en voyant soit un œuf de Pâques, soit un œuf à table de dire que c’est très ressemblant. Parce que j’ai dessiné une fois moi-même l’illustre sculpteur en œuf dans un coquetier.
Et l’architecte ? Eh bien il m’a dit qu’il n’a eu rien à faire. Pour que Jules vient, Jules s’est amené tout seul. Ivresse ! Il s’en va à minuit. Mais c’est raisonnable, il dit toujours que c’est désastreux de se coucher tard, que c’est pour cela qu’il évite de sortir, aussi je le renvoie presque. Les autres restent jusqu’à deux heures. Poésies, reminiscences parlementaires et artistiques.
Je suis plus à mon aise après le départ de l’Econome.
Le doux Tony est positivement ravi de mes aperçus sur les arts. Il le dit moins qu’on le voit dans ses yeux et la façon dont il m’écoute, du reste il y a eu un moment où je me suis tout à coup aperçue que tout le monde m’écoutait en silence, je parlais à demi-voix à Julian sur les envois à tapage de cette année. Oh ! je sais bien aller que je sais faire mon propre éloge dans ce journal et avec une modestie.
Bastien va me détester !
Pourquoi ? Je ne sais pas, j’en ai peur. Nous sommes hostiles l’un à l’autre, il y a des petites choses inexplicables qu’on sent. Nous ne sommes pas en sympathie ensemble, et je suis arrêtée pour dire devant lui des choses qui me feraient peut-être aimer un peu.
Nous pensons identiquement sur les arts et je n’ose pas parler devant lui. Est-ce parce que je sais qu’il ne m’aime pas...
Enfin, il y a quelque chose.