Vendredi 30 juin 1882

Eh bien tout cela me fatigue, me dégoûte. J’en ai assez...
Oui, en quelque sorte je ne me trouve pas de place, j’erre... Je ne fais Rien ! Voilà le malheur !
L’autre jour avec Julian nous avons causé de cela, il dit que voilà un an et demi que je ne fais plus rien, par ci, par là un mois de travail, par bonds, par emportements... puis rien. Pas de suite, pas d’esprit de conduite, pas d’énergie vraie ! C’est vrai. Je suis dévoyée, j’aurai besoin d’abattre de l’ouvrage, chaque semaine une étude et au lieu de cela je cherche trente six choses et quand quelque chose me plaît je suis découragée parce que je ne suis pas en état de le faire. Il me faudrait un exemple de travail et je ne puis... J’ai essayé de retourner à l’atelier et je n’ai pas pu. Est-ce que je pourrai travailler seule, je suis ahurie, je ne sais plus ou aller et quoi faire. Je n’ai pas la force de faire une simple étude, il faut toujours que j’entreprenne trop et comme cela ne vient pas bien je tombe dans le désespoir. Et à présent c’est un état nerveux... Du reste je ne peindrai jamais, je n’ai jamais, jamais, jamais pu peindre un morceau bien, voilà trois ans et demi que je peins... J’en ai perdu la moitié je l’admets, mais c’est égal... Enfin je suis hors d’haleine; il faut avoir le courage, la volonté de se remettre, cela reviendra doucement. Je vais retourner. Non il faudrait quelque grand coup qui me remette à flot...
Et je crains bien que ce grand coup ne puisse être qu’une suite de patients efforts... Mais alors vient cette terrible conviction que je ne pourrai pas, que je ne peindrai pas. Alors modèles !
Vous reviendrez tout de même à la peinture mais encore plus affaiblie... Et alors.
Alors il vaut mieux mourir.