Dimanche 19 février 1882

Grande bataille de confettis, on tape fort mais c’est très drôle, sous le masque on dit des bêtises aux voitures qui passent et aux gens des tribunes et ça m’amuse tant que je ne fais pas l’esquisse de la fenêtre louée exprès pour ça.
Nous sommes neuf, papa, maman, ma tante, Dina, Paul, sa femme, Bojidar et Mme Eristoff et moi.
Je suis allée à l’église ce matin avec maman et papa, tout en blanc avec le chapeau de vendredi qui me va si bien, toujours pour rétablir ma réputation de femme bien portante.
Je ne sais si je suis malade mais j’ai une mine insolente de santé.
Si vous saviez quels tourments... Je lutte contre la paresse et contre ce terrible: ce sera mauvais qui m’empêche de rien faire. Et j’ai des remords cuisants pour chaque heure perdue... Et pourquoi ne fais-tu pas des croquis et ceci et cela et quand je vois les dessins de la « Vie moderne » je deviens rouge et pâle et je voudrais du premier coup faire comme ces gens qui en font depuis dix ans, ne comprenant pas qu’il faut en faire toujours et encore et de mauvais et continuellement pour en faire de bons ensuite.
Ah ! quel terrible et dangereux moment lorsqu’on sort du travail réglé et mécanique de l’atelier et qu’ont sent la nécessité de s’assouplir, se morceller pour ainsi dire faire de tout; être livré un peu à soi, même comprendre ce qu’il faudrait, savoir ce qui manque. Avoir conscience de son état !! C’est bon signe mais c’est diablement tourmentant... Voilà plusieurs mois déjà que cela dure et cette lutte de tous les instants serait abominable si on n’avait un vague espoir que cela mène peut-être vers quelque belle série de mois de travail fécond, calme, réfléchi qui vous ouvrira des horizons nouveaux et puis... Je me rappelle il y a deux ou trois ans l’heureuse Breslau a passé par les mêmes tourments que moi, pendant des mois entiers elle ne pouvait sortir de rien et je lui ai vu des samedis horribles, prête à faire de la sculpture, par désespoir. Il y a trois ans lorsque j’ai commencé à peindre elle peignait déjà bien et une tête qui était une deuxième étude peinte lui a valu de grands compliments. C’était aussi bien que les têtes d’une Suédoise médaillée. Que tout cela est vain, dessinez, n’écrivez pas.