Lundi 30 janvier 1882

Ce que j’en ai dit samedi c’est à propos du bal que la Reine a présidé à l’hôtel Continental au profit des sauveteurs bretons. J’ai eu l’idée d’y aller au dernier moment, nous n’étions pas patronnesses et par conséquent pas admises dans le salon réservé. Je suis partie au bout d’un quart d’heure. Géry et Gavini avaient passé la soirée chez nous, Melissano, Caracciolo et Alexis aussi. C’est décidément à la villa Géry que nous irons à Nice.
Quant a samedi j’ai eu une bonne journee, Bastien que j’avais vu au bal la veille est venu et il reste plus d’une heure. Je lui ai montre des choses de moi et il a donne des conseils avec une severite flatteuse. Du reste il a dit que je suis merveilleusement douee, cela n’avait pas l’air d’une complaisance, ainsi j’ai eu un instant de joie si violente que j’etais sur le point de saisir le petit bonhomme par la tete et a l’embrasser. C’est deja bien aise de l’avoir entendu, il a donne les memes conseils que Tony et Julian, dit les memes choses, du reste n’est-il pas eleve de M. Cabanel et Breslau n’est-elle pas eleve de Tony ? chacun a son propre temperament mais quand a la grammaire de l’Art il faudra toujours chercher par chez ce que l’on nomme les classiques.
Bastien ni aucun autre ne peuvent enseigner leurs qualités, on n’apprend que ce qui s’apprend, le reste dépend de soi. Mme de Peyronney est arrivée et j’ai passé un bon quart [d’heure] entre cette femme supérieure et ce grand artiste, devant ma cheminée et puis sous le palmier, me gonflant de vanité et de plaisir. Je ne m’occuperai pas des autres visites que j’ai laissées au salon officiel.
Nous sommes partis a huit heures du soir, Paul, Nini, Dina, moi, Rosalie, Basile et Coco. La villa est tout ce qu’il faut, en pleine campagne, et à dix minutes à peine de la promenade des Anglais; une terrasse, des jardins, une grande maison confortable. Nous trouvons tout préparé et gérant M. Pecoule, avec des bouquets. pour installer la maison c’est tout amusement, le tramway passe devant, c’est-à-dire qu’il passe devant notre grand jardin qui entoure la villa, enfin je n’aurais rien choisi de mieux pour travailler, je ne vois pas le Nice qui m’est odieux. La population est tout affable, ils voient tant d’étrangers qui les font vivres auxquels il faut plaire. J’ai fait ce soir une course en tramway qui m’a enchantée. C’est la gaieté française mélangée d’Italie et moins le genre canaille de Paris. Comme je l’écris à Julian c’est aussi commode que Paris, aussi pittoresque que Grenade. A cinq minutes de la promenade des Anglais on trouve des costumes, des guenilles, des types et tout cela d’un ton ! Pourquoi aller en Espagne ! Ô Nice, ô Méditerranée, ô mon pays aimé qui m’a fait tant souffrir. Ô mes premières joies et mes plus gros chagrins, ô mon enfance, mes ambitions, mes grâces, la Tour, le château du Surprenant. Et Saëtone, Fiouloulou, Danis. J’aurai beau faire, il sera toujours là le commencement de tout. Et à côté des souffrances qui ont noirci mes seize ans il y aura toujours les souvenirs de la première jeunesse qui sont comme les plus belles fleurs de la vie. Je suis folle d’être ici. C’est le pays que l’on aime malgré l’Italie, malgré Rome, malgré l’Espagne. J’ai grandi ici, c’est presque ma patrie et si je me suis cramponnée à Paris en cherchant à m’y faire une place ces années passées à Nice font que j’y reviendrai toujours. C’est magnifique du reste ! Je me rappelle mon secret desappointement en voyant Naples, c’est que Nice est si admirable qu’on est préparé à tout.
Et puis ma famille n’est pas là, personne ne se querelle, nous sommes à la campagne, on est gai, je ne vois pas mon médecin et je vais travailler. J’ai apporté un chevalet à manivelle et un machin pour la campagne. Nous ne nous montrerons pas car je ne le pourrai que pour renverser la Tutcheff. Et puis je suis venue pour travailler, il me faut voir le Carnaval pour mon tableau, un tableau qui me tient la tête et que je ferai pour le Salon prochain.