Jeudi 26 janvier 1882

Hier mariage de Mlle Dureau avec M. Henri de France, tout le clan bonapartiste et cet horrible Gavini qui a donné des billets de vendredi pour aujourd’hui. Et c’est aujourd’hui l’immense séance Gambetta. Nous y allons tout de même dans l’espoir de s’arranger mais il n’y a pas moyen, c’est une rage; Coquelin que nous rencontrons sur le perron dit qu’il a eu toutes les peines du monde pour obtenir un billet. Hecht nous voit causant avec l’ami de Léon. Comme j’étais tout habillée, maman et moi allons chez la marquise de Lambertye chez laquelle il y avait bal hier soir. Un bal comme tous les bals, j’avais une de ces toilettes extraordinaires que seule je le puis avoir car il faut arranger cela soi-même, la couturière n’y met que les coutures. Une gaze étonnante drapée, enroulée autour du corps, avec une ceinture faite de liserons qui courent. On vous décrit des robes drapées mais ce n’est pas cela; toutes les robes que l’on fait sont cousues à la mode et l’on drape dessus toujours à la mode gâtant la draperie artistique par une pointe Louis XV ou le pur Louis XV par une draperie moderne, chez moi c’est si ravissant et si simple que toutes les essayeuses de Doucet sont venues voir et que hier soir toutes les femmes et même tous les hommes ont été ravis. J’ai dansé mais ne me suis pas amusée... Je suis aller chez Doucet pour faire retaper la fameuse robe. La jupe qui est courte et bordée de lisersons, en doublure, qu’on ne voit que lorsque je m’asseye ou danse. Alors les pieds émergent d’un fouillis de dentelles et de fleurs. Rien d’élégant comme un dessus très simple et un dessous ébouriffant. Il y a là un joli dédain de la richesse qui prête de la hauteur et de l’esprit jusqu’au moral de la femme.
Ah ! croyez-vous que j’ai la tête à cela. Si j’en parle c’est qu’il faut bien accorder aux choses la place qu’elles prennent mais je suis très tourmentée. Je ne fais rien !!
Cet engrenage désespérant où danser se fait volontiers complice de mon inaction est atroce ! On peut aller dans le monde et travailler et ce n’est pas une ou deux soirées... J’en ai toujours eues, des soirées de 3ème ordre il est vrai mais enfin celles du passé ou celles d’à présent c’est tout de même du temps dépensé le soir. Eh bien ce n’est pas ça qui m’empêche de travailler... Je n’ai pas d’atelier, ou on me dérange tout le temps, ce portrait de Nini, ce départ. Oui il faut partir, cela coupera court à ce gaspillage de la vie et en revenant prendre un atelier éloigné et travailler.