Lundi 2 janvier 1882

J’ai encore la fièvre ayant pris un rhume en travaillant près de la fenêtre d’où il vient du vent ! Enfin n’importe, cela peut arriver à chacun.
Une belle dame de Poltava Mme Volkovitsky a dîné chez nous, elle m’a vu enrhumée... Ah !! je suis enragée qu’on me dise malade.
Je n’ai rien aux poumons et je passe pour poitrinaire ! Et comme je ne me marie pas il y a peut-être des seigneurs qui me supposent des passions malheureuses pour leurs carcasses ! Ceci demanderait des développements, et j’ai la pensée affreuse que l’on me ménagera chez Tony parce que je suis malade ! Mais Dieu merci mon extérieur est encore convenable... Voulez-vous que je vous dise ! Eh bien je suis à moitié folle des petites misères de ma famille ! J’en suis arrivée à voir des pièges pour cause de santé, partout. Dans chaque geste je vois une pillule, ma potion ou quelque couverture pour m’éviter un courant d’air. Il faut avoir été en butte à ces mille persécutions aimantes pour comprendre à quel point je suis énervée.
Je ne crois plus a la sincerite d’aucun avis; on m’a ennuyee de ces milles petites choses qui composent la formidable scie de ma maladie, j’ai eu le tort de crier et plus je me criais plus on tachait de dissimuler ces sollicitudes tatillonnes et vous devinez bien ces misères et petites ruses bêtes et naïves qui n’ont fait que m’agacer d’avantagne. Fallait-il fermer une fenêtre, maman fait semblant de grelotter ou bien raconte la sagesse exemplaire de Madame une telle qui pour un simple rhume a pris le lit et s’est couverte de flanelle. Bref ces braves gens m’ont rendue soupçonneuse et maniaque comme une vraie malade... Et tout en écrivant il me semble que vous me croyez malade, très malade, perdue, et cela d’autant plus que je m’en défends !! Je vous le dis c’est une folie dont j’ai conscience.
Et [il] y longtemps que je sors sans mendier la permission etc. etc. On me reproche tant d’être folle que je mets des... bottines doublées de flanelle et une robe de laine et un grand manteau de loutre, vêtue enfin pour 10 degrés au dessous de zéro. Bon. Nous sortons en coupé, en trois, tout calfeutré, au bout de dix minutes il fait 20 degrés dans la boite et je suis en eau. Les premiers jours je ne disais rien exagérant ma sagesse comme les grands scélérats convertis, aujourd’hui je sors à deux heures, il fait beau, 2 ou 3 degrés au dessus de zéro, j’invite Dina et Nini avec moi pour être gaie et ne pas avoir les tracasseries des vieux...
J’ouvre une fenêtre, Dina se détourne pour contenir l’indignation et ne pas l’arrêter et Nini tout en supplications et en larmes !! Voyez ma tête. Et moi qui avais le fou projet d’aller pendant deux mois me remettre et peindre en plein air avec Paul, sa femme et Dina ! Adieu riantes espérances de bonne humeur, d’entrain, de calme et de travail, adieu voyage, adieu carnaval de Naples 'gentiment vacances, histoire des fêtes.
Je raconte ma façon de me promener au docteur qui autorise et ordonne de laisser la fenêtre ouverte.
Ah ! ce que tout ça est fatiguant !
Nous avons rencontre Cassagnac dans la voiture d’un ami qui conduisait deux beaux chevaux. Vous vous rappelez que maman l’a aperçu ainsi quelque temps avant son mariage et que j’en ai été indignée jadis on ne sait pourquoi, Cassagnac dans une voiture haute de jeune homme me paraissait, je ne sais quelle déchéance. Nous avons dit au cocher d’aller plus vite: nous voulons rattraper quelqu’un et le cocher a manœuvré de façon à nous faire rencontrer trois fois, cet homme avait deviné je parie; trois jeunes femmes et Cassagnac qui passe... Ni un cocher, ni un concierge n’en saurait douter. Dans cette classe il est légendaire.
La première fois nous nous sommes passés si près que lorsque ses yeux eurent rencontrés les miens j’ai presque fait un mouvement en arrière, la paroi du coupé m’a cachée aussitôt du reste. Je suis très mécontente, j’avais mauvaise mine et engoncée dans ma fourrure entre ces deux femmes, assise sur le fond et m’appuyant les genoux contre la machine devant.
Du reste... il ne me fait rien, du haut de sa voiture... En somme tout cela m’est egal. C’est remis, remis, remis, j’attends toujours pauvre innocente toutes les revanches que j’ai à prendre... Et ce qui me passionne c’est ma peinture,, je ne me sens pas digne de dire mon Art, cela paraît outrecuidant de la part d’une nullité. Pour illisble de l’Art et ses aspirations ou inspirations, il faut déjà être quelqu’un, sans cela on a l’air d’un amateur ridicule ou plutôt il y a là... je ne sais quoi d’indicat qui blesse ce qu’il y a supérieur dans ma nature, c’est comme si on avouait quelque belle action... une fausse honte, enfin.