Mardi 15 novembre 1881

J’ai fait une mauvaise étude à l’atelier, Cassagnac s’est battu en duel avec son concurrent malheureux, M. de Montebello et l’a blessé. Je n’ai pas eu la moindre inquiétude, ces duels finissent toujous par des égratignures. Gambetta a pris le pouvoir, ministre des Affaires Etrangères et Président du conseil.
Voici les nouvelles. Il y a bien aussi une amélioration dans les affaires de cœur d’Amélie, Julian se radoucit et tout laisse espérer qu’il se laissera finalement séduire par la lèvre longue et la bouche d’écureuil, le menton fuyant ou plutôt absent, la mâchoire carrée, les yeux clairs, les joues quelque peu glabres et à reflets bleus (poudre et pommade), les cheveux teints et absents par plaques sur le haut de la tête de l’infatiguable, circonvenante et implacablement amoureuse Amélie. Voilà huit ans qu’elle y travaille et qu’elle ourdit sa trame d’amour ayant refusé tout cadeau pour le portrait de Léon Say, parent de sa famille, elle a imploré la croix pour son idéal. Une amie de Villevieille était en visite chez Léon Say lorsque Amélie est venue se jeter à ses pieds et lui baiser les mains en pleurant de joie le jour où Julian fut décoré. Il a quarante-deux ans, tient à se poser finalement en homme sérieux et il lui est impossible de songer à un autre mariage. Je pense pourtant que Magdeleine Delsarte qui approche de la trentième comme Amélie mais qui est adorable, lui irait bien mieux. Mais après la décoration surtout il n’y faut pas songer.
Moi, ça m’ennuie, ça m’enlève un ami, un confident, un aide. Amélie me déteste ayant été et étant peut-être encore jalouse de cette amitié. Chaque fois que Julian approuvait ou admirait quelque chose en moi, elle le copiait et naturellement c’était laid et ridicule car elle n’a pas de moyens et surtout pas de goût et d’élégance. Enfin, haine que j’ai essayé de fléchir par tous les moyens.
Et ce qui m’inquiète, c’est que Julian se mettra en quatre pour payer sa croix par une médaille au prochain Salon et comme ce sera horriblement difficile il ne lui restera plus de souffle pour pousser pauvre moi.
Avec le portrait de Léon Say même elle n’a rien pu avoir bien que les mains aient été évidemment faites par quelqu’un de très fort, je les attribue à Robert-Fleury le père, car ce n’était la facture ni du fils ni de Julian. Quant à Amélie la méchante et pauvre fille n’est capable de rien d’approchant même aujourd’hui qu’elle a près de deux ans de travail en plus.
Donc le beau Rodolphe employera toute son influence, qui est grande, à récompenser Amélie de la croix et de son déboire du dernier salon. Vous savez qu’elle n’a pas fini son tableau. Ce tableau envoyé en province a été acheté pour le musée de Lille. Mais cela ne suffit pas. Elle travaille déjà à l’œuvre nouvelle et m’a presque filouté Irma à laquelle j’avais écrit avant elle. Ça c’est pas très loyal mais je vous dis que c’est une vilaine âme espagnole qui n’a de propre que sa passion peu tenace.
Enfin, cette haine, ce tableau de l’année dernière qu’elle m’a empêché de bien faire et maintenant déjà les froissements de modèle, mon indifférence et mon caractère loyal s’en émeuvant. Je sens tellement cette hostilité inconcevable que je suis énervée et malheureuse de sa présence et que je crois que je pleurerais d’attendrissement si je lui voyais un regard franc et sympathique. Je suis presque fâchée d’avoir causé à cœur ouvert avec Julian,quand je pense qu’il va épouser cette horrible fille à attaches si grosses et si laides que fait encore ressortir sa maigreur anguleuse. Elle ne se teint plus les cheveux qui deviennent bruns; il ne reste de jaune que les queues, inéffable détail, enfin il a mieux valu peut-être que je parle tout de même, il supposait Dieu sait quoi, Julian de moi et de Cassagnac. Mais je suis blessée d’avoir cette femme en tiers, moi qui posais presque devant Julian avec mon Cassagnac et puis j’espérais toujours garder ces amis, Tony et Julian, je me voyais arriver à la gloire aimée de... Machin et Chose pour confidents mes deux peintres, il y avait là-dedans même de la coquetterie... Non cette affaire d’irma, il faut que ce soit encore Amélie qui soit sur mon chemin, elle m’a assez ennuyée l’année dernière faisant le même tableau, prenant les mêmes figures, mes poses enfin. A présent c’est mon modèle. J’ai emmené hier cette gueuse d’irma ici, elle devait poser ce matin et m’a lâchée, j’ai idée que c’est un coup d’Amélie. Enfin...
J’ai montré un projet de tableau à Julian qui l’approuve. Mais il ne m’inspire plus de confiance, il a l’air vendu, confus, enfin j’imagine tout cela. Il reste Tony mais je l’ai moins cultivé et enfin... on verra.
La pauvre Collignon est morte depuis plus de vingt jours déjà.
Nous ne nous sommes jamais beaucoup aimées mais le dernier temps, elle était si malheureuse que je compatissais à ces tristesses, tout en restant indifférente.