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Jeudi 20 octobre 1881
J’ai fini mon esquisse de la boutique hier et après avoir acheté pour trois cents francs de chiffons anciens et fait de tendres adieux al senior Don Lorenzo, nous sommes parties. Pollack partait vingt minutes avant nous, il a emballé mes toiles.Mais ce matin j’ai passé deux heures à Cordoue, juste le temps de jeter un coup d’œil sur la ville qui est ravissante... à sa façon, enfin j’adore les villes comme ça, il y a là des restes romains qui me ravissent. Et la mosquée est une véritable merveille, voyez-vous, le ton arabe de Paris, vous prévient et vous dégoûte du vrai qui est merveilleux. Tolède enfin... Cordoue me paraît bien plus magnifique et la mosquée est une merveille, il n’y a pas d’autre mot. Mais de quelle colère on est pris en contemplant les champignons chrétiens qui y ont poussé !
Que les chapelles et ce Coro sont autant de crimes de lèse-arts (lézards, pour les lecteurs du Pays). On est indigné de voir ce chef-d’œuvre abîmé par des hommes stupides. Cette profanation chrétienne est barbare.
Si vous pouviez vous imaginer ces milliers de colonnettes ravissantes de legerete et qui font de la mosquée comme une forêt à plafonds, vous comprendriez ce qu’il a eu d’horrible, à boucher ça et là ces allées uniques par des chapelles à portes de fer surmontées de saintes en fer blanc colorié. Et les infamies gothiques !! Cet art dans l’infamie vu son empreinte barbare, son caractère malingre, ignorant. Ces éternels piliers, ces portes fouillées de dessins capricieux et grossiers. Ces saintes épouvantables, hydrocéphales à mains qui sortent Dieu sait comment du manteau à plis droits, sans art... des corps plats et estropiés; je ne dis pas ça à propos de Cordoue, mais en général. J’aurai vu tantôt toutes les plus fameuses cathedrales et il m’est imposible d’arriver à admirer le gothique que j’ai execré depuis ma tendre enfance; détail touchant. Et lorsqu’on y joint de ravissantes peintures religieuses des fin 14ème et 15ème siècles alors c’est complet ! Et dire qu’il y a des êtres qui se pâment, c’est-à-dire qui font semblant, devant ces primitives et naïves saintes à figures horribles, mal dessinées, disgracieuses.
Tenez leur compte de l’intention, du caractère religieux (il est joliment affreux !) mais ne dites pas que c’est beau.
On aimerait rester un mois à Cordoue. Mais pour cela il ne faudrait pas voyager avec sa tante qui en dix minutes trouve moyen de vous enrager dix fois, d’abord en rageant elle-même, tantôt c’est qu’il n’y a rien à voir et le guide nous mène exprès pour gagner de l’argent et nous faire manquer le train. Puis c’est une voiture qu’il faut, pour aller à la mosquée. A Cordoue ! A huit heures du matin ! Songez donc, on peut s’enrhumer et puis moi qui me meurs je ne puis marcher. Bref un air furieux. Douce société ! Adorable compagnie pour un voyage artistique à travers l’Espagne ! Moi je prie Dieu tout le temps pour qu’il fasse que ça ne me fasse rien car c’est désespérant de se voir tout abîmer comme ça. C’est égal je n’ai pas de chance, c’est à pleurer.
Je me soigne et aime le confort et suis très gourmande mais quand on vient m’ennuyer avec ça toute la vie j’aime mieux être abandonnée dans la rue ! Et puis les choses qu’on a l’intention soi-même de faire si on vient vous insinuer j’ai juré de faire toujours le contraire espérant être moins embêtée mais au lieu de dire ou insinuer à la troisième personne ou à l’aide de paroles vous devinez avec quelle finesse ! Donc si on vient vingt fois vous embêter avec ce que vous vouliez faire de votre propre mouvement, le propre mouvement n’y est plus et on est... Ah ! Seigneur que ces gens-là m’ennuient !!
Au moins tant qu’il y avait le petit Pollack j’échappais jusqu’à un certain point à leurs stupidités... Du reste ma pauvre tante est ravie quand il y a quelqu’un, elle aurait bien payé le voyage de Pollack avec plaisir si ça se pouvait, car elle sait bien qu’elle m’enrage la pauvre femme, seulement comme c’est inconscient ça recommence toujours.