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Vendredi 14 octobre 1881
Hier à sept heures du matin départ pour Tolède, Pollack nous accompagne et nous causons tout le long du chemin, quatre heures de peinture, d’ateliers, de modèles, puis un mot rappelant quelque air d’opéra et nous voilà partis en musique chantant des actes entiers presque, puis c’est Victor Hugo, des vers et puis encore des blagues. Je suis tour à tour bébé, homme blasé et vieux rapin qui fume sa pipe, comme dit Pollack. Paraît que c’est en bébé que je suis le plus charmante, parce que fatiguée au retour je me suis allongée en wagon me faisant raconter des comtes de fées et tout au monde pendant quatre heures, et redemandant toujours eh bien après, continuez, racontez encore, comme un véritable enfant. En somme je ne sais plus si c’est de la comédie ou si je n’ai qu’à me laisser aller à mon naturel pour être ainsi. Vous savez quand on est las, la voix faiblit, les mots s’embrouillent et on s’amuse à poser au bébé.Mais ne croyez pas lecteurs naïfs que je vous escamote Tolède, jamais !
On m’en a tellement parlé que je m’étais imaginée je ne sais quelle merveille que malgré le bon sens je m’obstinais à me figurer Renaissance et Moyen âge, de merveilleuses pièces d’architectures, des portes à sculptures noircies par le temps, des balcons de fer divinement travaillés... etc. Je savais bien que c’était autre chose mais c’était gravé là et cela m’a gâté Tolède lorsque j’aperçus cette ville mauresque avec ses inévitables maigreurs de murailles et de portes ébrechées ou paraissant telles. Tolède est tout en haut comme une citadelle et lorsqu’on regarde du sommet la campagne et le Tage, cela ressemble à certains fonds invraisemblables de portraits de Léonard de Vinci ou même de Vélasquez. Les campagnes presque à vol d’oiseau d’un vert bleuâtre qu’on voit par la fenêtre auprès de laquelle est la dame ou le cavalier en velours noir ou prune avec de belles mains fines. Quant à Tolède même c’est un dédale de petites rues irrégulières étroites où le soleil ne pénètre pas, ou les habitants ont l’air de camper tellement toutes les... maisons ne ressemblent à rien; une momie, une Pompéï conservée entière mais ayant l’air de tomber en poussière de vieillesse, le soi brûlé, les hautes murailles brûlées par le soleil, des cours étonnantes de pittoresque, des mosquées converties en églises et barbouillées de chaux , pourtant on gratte petit à petit et ce qu’on découvre est très curieux, des dessins, arabesques à couleurs encore vives, les plafonds de bois noirci à caissons, à sorte de poutres se rencontrant curieusement tout en haut. sont superbes. La cathédrale, naturellement admirable comme celle de Burgos, la même profusion d’ornements. Ah ! les portes sont des merveilles et le cloître avec sa cour remplie de lauriers roses, et de rosiers entrés dans la galerie et grimpant et le long des piliers à à statues graves et tristes. Et lorsqu’il vient un rayon de soleil c’est une poésie incomparable. Du reste les églises espagnoles sont quelque chose qu’on ne se peut figurer. Les guides en haillons, les sacristains en velours, les étrangers, les chiens s’y promènent, prient, aboient etc. Et c’est d’un charme étrange, on voudrait là, en sortir d’une chapelle rencontrer subitement derrière un pilier, « l’idole de son âme ».
Il est incroyable qu’un pays si voisin du centre de la corruption européenne, soit encore si neuf, si vierge, si sauvage.
A Tolède on est au diable, ça semble... Je ne sais pas moi, il y a trop de choses à voir et j’y suis restée quelques heures. Pourtant je reviendrai peindre certaine rue toute noire... En somme... C’est très bizarre et ces colonnettes, pilastres, plafonds, vieilles portes à gros clous espagnols et mauresques; des bijoux, des merveilles comme on dit. Mais il faisait chaud, j’ai mal vu, ou plutôt je le savais d’avance... Les Maures et les Espagnols... c’est hautain, historié, sec, triste. Je le savais avant de mettre les pieds en Espagne. C’est pittoresque, tout est tableau, on n’a même pas à... choisir, tout est étrange et intéressant, mais ça n’a pas les sympathies de mon cœur... en voyant mieux peut-être... Mais c’est ce mélange des Goths, des Arabes et des Espagnols, enfin ça ne me regarde pas. Le Coro de la cathédrale est vraiment une merveille par exemple, les stalles avec des bas-reliefs historiques en bois sculpté avec tant de détails et une telle finesse qu’on est saisi d’admiration. Ah ! je vous l’ai dit la cathédrale est prodigieuse d’élégance, de richesse et surtout de légèreté, il semble que ces colonnettes et ces ciselures et ces voûtes ne puissent résister au temps, on craint que de tels trésors ne tombent en ruines, c’est si beau que c’est comme une appréhension personnelle mais voilà quatre ou cinq siècles que ce prodige de patience est debout inébranlable et admirable. Je vous dis, la pensée qu’on emporte de là c’est: pourvu que ça dure ! Et une frayeur que ce ne soit abîmé, détérioré, usé, je voudrais qu’on n’est pas le droit de toucher du doigt cette création et les gens qui y marchent sont déjà coupables car il me semble qu’ils contribuent à la très lente mais inévitable destruction du merveilleux édifice, je sais bien que pendant des siècles encore, mais... Et au sortir de là les grands murs crénelés à fenêtres arabes, desséchés au soleil, les mosquées avec leurs grandioses suites de piliers à ornements arabesques.
Allez donc à Rome voir le soleil se coucher derrière la coupole et toutes ces prodigieuses fanfreluches, toutes ces élégances de pierres ciselées de portes gothiques et arabes, toutes ces merveilles grêles et cassantes à caractère altier et inquiétant, tout cela tombera comme des écailles et vous semblera de puérils ornements laissant à découvert quelque beau temple de marbre.
Je regarde les photographies de Tolède, il me semble que je me suis trompée, j’ai mal vu...
Il y a je ne sais quoi de contraint chez Pollack, il ne fait rien étant toujours fourré ici et sa famille est je crois mécontente.