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Samedi 11 juin 1881 - 30 mai
Hier donc nous sommes allés à Poltava, mon père devait y aller officiellement pour voir le prince Sviatopolk-Mirsky, général gouverneur de trois ou cinq provinces qui vient passer vingt-quatre heures à Poltava. Il pleuvait et ne pouvant travailler j’ai voulu venir. Mon père en était un peu gêné, comme je n’avais pas fait de visite à Mme Abaza, il craignait d’être invité seul à dîner, ce qui du reste est arrivé. Abaza est maire de la ville (c’est plus que les maires français, il n’y en a qu’un) et le Prince est logé chez lui. Donc tous ces idiots en uniformes sont allés le recevoir à la gare, puis dîner chez Abaza, réception officielle des fonctionnaires à huit heures. Maman et moi sommes allées chez les Trégouboff, madame est la sœur de la petite tante, la femme à Etienne, Dina et sa sœur Lola logées là viennent dîner avec nous. Puis un cousin à elles, M. Votrogradsky, officier de hussards je crois; le jeune homme délirant de Poltava. Nous allons au théâtre, où de malheureux acteurs jouaient devant une salle vide et puis le soir papa par de petits détours enfantins et voilés se mit à s’excuser pour le dîner Abaza, je lui répondais que je ne comprenais pas ce qu’il disait et ennuyé à tout cela suis allée me coucher en disant que j’étais vraiment une bête de sacrifier ma santé, de venir m’enterrer ici mais que c’est la dernière fois. J’ai eu ainsi l’air d’être venue en Russie pour lui. Il disait toujours qu’il en aurait été autrement si je n’avais pas déclaré dix fois ne vouloir voir personne et juré de me cacher s’il venait du monde. J’ai répondu que je refusais de voir le monde de Poltava certainement, que j’estime indigne de moi. Il est venu dans ma chambre toujours avec des discours: “l’union fait la force, ne me décourage pas, ces petits coups d’épingles m’ôtent envie de faire quoique ce soit”. Bien sûr je lui ai répondu que s’il venait me parler de tout cela je n’aurais rien à lui dire lui ayant tout expliqué trente fois et qu’il me laisse tranquille.Non c’est vraiment ridicule et j’en ai assez par dessus les yeux. Ce n’est pas ce dîner car en somme c’est correct mais tout. Qu’est-ce qu’il vient me dire encore, n’est-il pas venu m’offrir des arrangements et des promesses n’exigeant même plus que je fasse ce voyage, le voyage n’était plus une condition sine qua non, il devait sans cela tout faire. Et puis voilà que je le fais ce sacré voyage pour une raison ou pour une autre mais je le fais et rien n’a l’air tranché, tout est en question. Ah ! que le diable les patafiole. Rien ne peut exprimer à quel point j’en suis fatiguée.
Vers quatre heures nous revenons à Gavronzi. M. Sperandio le mari de la sœur de Pacha est arrivé. Il est d’Ancone je crois et connaît les Bruschetti, le comte Vincenzo Bruschetti si indignement blackboulé par votre servante s’est marié et le voilà veuf avec un enfant. Son frère est mort et le voilà à la tête de deux cent mille francs de rente. Déjà de mauvaise humeur ceci m’achève...
Ce n’est pas une vie ça ! Mais il ne faut pas songer de retourner à Rome comme avant, sans cela j’aurais peut-être pu rallumer l’ancienne flamme.
Mais impossible dans de mauvaises conditions.