Mardi 18 janvier 1881

Sans me presser le matin je vais déjeuner à onze heures chez les Gavini que j’ai fort négligés, après quoi à une heure et demie j’arrive à l’atelier et commence mon tableau avec le plus grand plaisir. Dès le premier trait on sent si cela vient facilement ou s’il va y avoir du tirage.
Grâce à Dieu je crois que cela vient tout seul. Mlle de Villevieille a posé et puis la petite turque. Je vais dessiner comme ça au fusain toutes mes figures, puis en voyant l’ensemble on verra les modifications à y apporter.
Cela m’amuse ! Je suis bien portante et gaie ! Les têtes au premier plan sont de douze à quatorze centimètres.
Je n’ai pas encore compris qu’on donnât sa vie pour un être aimé, être périssable, aimé de vous pour lequel vous donnez la vie parce que vous l’aimez... Absurde créature ! Cet être-là ne vous est bon que dans la vie, vous mort, le sentiment qui vous a guidé est supprimé et il s’est commis quelque chose d’atroce par son inutilité. [Une ligne cancellée]
Mais je comprends en revanche qu’on subisse toutes les tortures et qu’on meure pour un principe, pour la liberté, pour quelque chose qui peut améliorer les conditions des hommes en général.
Moi, je défendrais toutes ces belles choses aussi bien en France qu’en Russie, la patrie ne vient qu’après l’humanité, la distinction entre les nations ce n’est en somme que des nuances et je suis toujours pour simplifier et élargir les questions. Je me rappelle avoir dit que je ne voudrais pas me sacrifier pour la liberté en Russie que je serais inutile et que je préférais des dévouements où il n’y a pas de danger. Ce dernier n’est pas vrai, j’ai voulu me tourner en ridicule moi-même.
Si je ne vais pas me faire déporter c’est parce que c’est inutile et que j’ai horreur de l’inutile. On n’est pas lâche pour choisir son rôle et il est tout naturel de préférer d’être martyrisé comme Saint Paul que de faire partie des onze mille vierges. J’avoue en toute franchise que je serais désolée d’être une héroïne inconnue. Mais je vous jure devant la, je m’arrête subitement, j’allais jurer devant Dieu et je ne sais pas bien sûre qu’il existe, je le pense sans crainte, Dieu s’il existe ne saurait s’offenser de mes doutes qui ne sont qu’un aveu de mon ignorance.
Je me garderais bien de nier l’existence de Dieu et je ne puis sincèrement l’affirmer de sang-froid. Oh ! dans les moments terribles je ne suis pas si raisonneuse, je me jette à deux genoux par terre et invoque ce Dieu dont je suis sûre alors...
Il me semble pourtant bien qu’il doit exister une suprême Intelligence... mais pas le Dieu auquel je suis habituée... mais alors à quoi sert cette suprême intelligence ???...
Mais j’allais... oui, jurer devant Dieu que je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour aider à sauver quelque grand principe qui m’est cher. Je suis calme, pas Louise Michel, pas nihiliste du tout, mais si je voyais quelque sérieuse menace contre la Liberté je serais la plus furieuse de tous.