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Jeudi 13 janvier 1881 - (1er janvier)
Le jour de l’an russe. Léonie Tchoumakoff m’envoie un coussin brodé par elle et je lui envoie un fichu et des fleurs artificielles que je prends dans mes fleurs.Je n’ai besoin de rien de tout cela et la petite qui sort beaucoup et qui n’a pas de dot fait le plus grand cas de tous ces petits objets qui coûtent cher et que les jeunes filles croient nécessaire à leur beauté.
Alexis est venu, puis les cartes de Bojidar et Gavini.
Triste jour de l’an, comme tous les autres jours du reste.
Pour me distraire j’ai commandé un peignoir en peluche jaune.
Je tousse toujours un peu et respire péniblement mais aucun changement notable, ni amaigrissement ni pâleur. Potain ne vient plus, ma maladie n’a paraît-il besoin que d’air et de soleil, il est honnête le Potain et ne veut pas me bourrer de médecines inutiles. Mais je prends du lait d’ânesse, et de l’élatine. Je sais qu’un hiver au soleil m’aurait guérie, mais... je sais mieux que personne que j’ai toujours eu le larynx sujet à être malade et les agitations continuelles y ont aidé beaucoup et puis ce qui contribue à entretenir ce produit d’une disposition naturelle admirablement cultivée par les rages que m’a causé ma vie, c’est que je ne suis pas mariée. Il y a des natures que cette circonstance ou plutôt l’absence de... cette circonstance plonge dans une quantité de malaises.
En somme je n’ai rien que cette toux et les oreilles. C’est rien, comme vous voyez.
Je passe mes soirées à jouer de la guitare devant la cheminée et à lire.
Est-ce que je serais vraiment artiste et poète “de ma nature”. C’est peut-être pour cela que les idées bourgeoises de la maison me choquent. Comme cette expression de maman dans sa dernière lettre - “Dina dit-elle est toute tapée, (le mot russe est intraduisible et a un sens plus misérable et extrêmement humiliant), envoyez-lui des robes dont Marie ne veut pas et des bottines de Marie aussi, de celles qu’elle ne porte pas”.
C’est d’une forme odieuse, ne trouvez-vous pas ? Il y a toujours eu des efforts entêtés et bêtement agaçants pour faire porter mes vieilles robes, elle en prenait souvent aussi et se les faisait refaire pour elle, jugez de l’effet.
Mais on peut le faire, passe encore; seulement dans sa manière de le faire il y a avait je ne sais quoi d’avilissant qui me faisait honte et peine. Et quand Dina disait qu’elle a besoin de robes elle ne répondait pas mais disait des choses qui voulaient dire; il y a une foule de robes à la maison, tu y trouveras quelque chose. Je sais bien que Dina était ici comme j’aurais été aussi si je n’étais ce que je suis, mais c’est égal; je veux bien croire que c’est inconscient, mais c’est égal.
Mais même pour moi, tenez dans les hôtels, en voyageant il y avait toujours un désir d’économie tel qu’elle avait l’air et me reprochait souvent de commander trop de choses pour dîner, et ne commandait rien pour elle, mangeant les restes et les cachant dans sa chambre à coucher pour en déjeuner le lendemain.
Je vois cela depuis que je suis au monde, et pourtant impossible de ne pas le trouver avilissant, bête et... agaçant.