Dimanche 2 janvier 1881

Le matin au Louvre, puis viennent les Mouzay, les Tchoumakoff, Engelhardt et le père Gavini.
La petite Moreau a parlé à une amie de Gambetta de mes attraits, de mon talent et de mon désir de faire le portrait d’un grand homme. Ce soir nous devions nous rencontrer à dîner chez les Moreau avec la dame qui a dit à la petite que Gambetta ne refusait rien aux jeunes filles (comme c’est touchant !) et que la chose est très possible.
Je n’y crois guère, du reste je ne voudrais pas encore faire Gambetta, pas avant l’année prochaine. C’est pas du joli monde les Moreau, pas vilain non plus, mais pas joli; mais puisqu’ils connaissent une amie du gros Président... nous verrons du reste.
Ce brave Tony. Il était arrangé comme quatre sous, la chemise bouffait entre le gilet tricoté à manches et le pantalon, d’affreuses pantouffles en feutre, pas de col et fumant des cigarettes. Mais c’est justement ce qui est amusant. Cette intimité auvergnate et artistique me plaît énormément. Il a la réputation d’avoir été et d’être encore extraordinairement beau et pourtant il n’a jamais été à la mode auprès des femmes, c’est curieux.
C’est peut-être la fréquentation des femmes simples qui lui donne trente-cinq ans à quarante-deux ans... bêtise mais enfin je les aime bien tous les deux Rodolphe et Tony, mais Tony est plus... c’est-à-dire moins... auvergnat que Julian. Et puis en somme, c’est mon maître et cela m’amuse de lui porter respect, sympathie, obéissance.
J’ouvre “Flamarande” de G. Sand et c’est un laquais qui raconte tout le roman. C’est dégoûtant. Les vingt premières lignes me suffisent. Je suis républicaine et voilà justement la raison pour laquelle je ne puis considérer des valets comme des égaux. Un domestique perd certains droits en consentant de servir ainsi... c’est odieux de toujours tripoter avec des domestiques comme cette G. Sand.
rayé[Deux lignes cancellées]
Son souvenir est un sujet de colères et d’irritations, de haines presque. Mme Gavini lui a écrit que j’étais très malade et qu’il fallait revenir. Mais vous savez ce n’est ni par manque de sensibilité ni par férocité qu’elle reste, c’est... on n’en sait trop rien pourquoi. Pour la même raison je pense qu’elle a protégé les infamies de son frère, et qu’elle a laissé pendant plus de six mois ce pauvre Paul dans les plus cruelles incertitudes en recevant de lui tous les jours des lettres qui fendaient l’âme.
Voyez-vous c’est une créature à écraser !... tellement cette cruauté par inertie vous révolte !! Pour ne pas aller au secours de Paul c’était qu’elle avait peur du procès, pour ne pas revenir à présent c’est que le procès la retient. Un jour Alexandre a envoyé une dépêche telle que nous avons pensé, elle aussi que Paul était à toute extrémité, j’en ai été bouleversée pendant quarante-huit heures, et elle a attendu quinze jours pour se décider.
Ah ! sacré nom de Dieu ! En voilà une femme que j’aimerais mieux méchante et vicieuse que comme elle est !
Malgré mon indignation je lis “Flamarande” qui est ce que l’auteur a fait de mieux. Les domestiques sont à leur place et le livre est exquis. Les descriptions d’enfants ont fait vibrer chez moi la corde... maternelle peut-être... en tous cas pour la première fois de ma vie j’ai compris qu’on éprouve du bonheur d’avoir un enfant, j’ai dû fermer les yeux d’attendrissement et j’ai pensé à Cassagnac. Mais tout cela n’a duré qu’un instant.
Je suis de ceux qui doivent se contenter de lambeaux de sentiments...
Lisant très vite j’ai fini ce livre qui est si charmant que je vais lire “Les deux frères” qui terminent ce roman.