Samedi 20 décembre 1879

Je vais de nouveau rendre hommage à Dieu qui à plusieurs reprises a exaucé des vœux à moi... des riens, mais c’est toujours cela. Chaque fois que je me vante de ces choses-là j’ai du malheur après mais il me semble que je ne suis pas honnête en les taisant et que cela glorifie Dieu.
Je prends Paul et je m’en vais à la Chambre en velours noir, chapeau Rembrandt, cheveux ébouriffés très jolie. C’est bondé mais je trouve à nous placer. La séance est intéressante et Joseph redevenu beau me lorgne souvent. M’ayant aperçue il prit la lorgnette aussitôt comme pour s’assurer que c’est moi. Est-ce qu’il se doute ?
Jamais de la vie. La séance tirait à sa fin et puis il fallait rentrer voir notre monde dans le vestibule, nous retrouvons Joseph que j’avais vu appeler par un billet qu’on lui avait remis à la tribune, Joseph plié en deux appuyé sur la rampe, tourné vers les portemanteaux et en train de causer vivement et amicalement avec une espèce de femme de chambre, mal fichue et commune !!!
J’envoie Paul chercher la voiture pour rester là et le voir de près tout en lorgnant la pièce, les pendules, les huissiers et comme par hasard le charmant couple. Ce doit être sa fiancée ou la servante de sa mère ou de quelque cocotte ?...
Enfin je l’ai vu et il n’est pas laid comme à Murcie, il n’a même pas l’air bête, mais très simple et très gentil. Mais pourquoi ces amours avec la servante ? Il va l’épouser peut-être.
Tant que j’attendais il prête une attention considérable à ma jolie (pour aujourd’hui) personne et comme je m’impatientais d’attendre j’allai voir à la porte, rencontrer Paul et il se précipite pour voir vers qui j’allais. Ce chapeau me va très bien. Gambetta aussi m’a lorgnée comme toujours. J’ai dit partout que je l’adore, on le lui a peut-être dit.
Pas de monde, Berthe arrive pour me dire de venir patiner demain; ce sera la cinquième fois que j’y vais. Elle a inventé une farce très drôle, c’est d’écrire à Arnaud de s’y trouvé « une femme du monde qui vous aime ». Jupe de renard bleu, casaque grise, toque noire. Abordez la personne comme une vieille connaissance pour ne pas choquer son entourage. Le sel de la chose c’est que la toilette en question existe et patine tous les jours, elle est même fort laide, fort ridicule et fort chère.
Nous passons la soirée devant la cheminée, Dina, Berthe et moi faisant de la musique, j’ai mes jours...