Mardi 25 novembre 1879

L’atelier du n° 37 est loué et presque aménagé. J’y ai passé la journée. C’est très grand avec des murailles grises. J’y ai apporté deux mauvais Gobelins qui masquent le mur du fond, un tapis persan, des nattes de Chine; un grand pouf algérien carré. Une table à modèle, un tas de morceaux d’étoffes; de grandes draperies de satinette d’une nuance indécise et chaude. Beaucoup de plâtres, les Vénus de Milo, de Médicis, de Nîmes, l’Apollon, le Faune de Naples, un écorché, des bas-reliefs etc. etc. Un portemanteau, une fontaine, une glace de quatre francs vingt-cinq centimes, une pendule à trente-deux francs, une chaise, un poêle. Un meuble en chêne à tiroirs avec le dessus en boîte à couleurs. Un plateau complet pour faire du thé. Un encrier et une plume. Un sceau, un broc (?).
Des toiles en quantité, des caricatures, des études, des esquisses. Demain j’étalerai quelques dessins mais je crains qu’ils ne fassent paraître mes peintures plus mauvaises. Un bras d’écorché et une jambe grandeur nature. Un squelette. Une boîte de menuiserie. Il me faudra encore l’Antinoüs parce qu’il a les épaules faites comme Joseph.
en travers
et il y a aussi la sellette pour sculpter.
Mon atelier de la maison devient une vraie bibliothèque sérieuse avec une pointe de folie. Tout est rouge foncé, le fond de la pièce est en casiers noirs pleins de livres.
Les panneaux de chaque côté de la fenêtre (faisant face aux livres) sont garnis de caricatures et de petits portraits d’hommes et de chiens, deux plats de faïence.
En tournant le dos à la fenêtre (qui est à votre droite quand vous entrez) vous avez à gauche la cheminée surmontée d’une glace, tout cela recouvert de peluche rouge. Une pendule empire drôle à force d’être détestable et un tas de je ne sais quelles choses et machines étrusques fausses. Entre la cheminée et les livres un divan en étoffe imitant la vieille tapisserie avec des coussins d’Orient. Un bureau de bois noir séparant le divan d’un grand fauteuil ancien qui s’appuie presque au mur opposé et sert de siège de bureau. De cette façon je suis en scène quand on entre et qu’on me trouve à écrire et le divan est dégagé, le bureau étant long et étroit, chargé de quelques livres tels que Montesquieu, Platon, Plutarque, de la haute pédanterie qui m’amuse et m’intéresse. Les livraisons parues de « l’Histoire Romaine » de Duruy, la « Nouvelle Revue », des albums à croquis, un plat étrusque pour les cartes, une sonnette, un coupe-papier en semelle de bottine en bois, ma médaille dans un étui. Un encrier assez grand et un machin en métal d’orient quelconque pour des plumes d’oie de toutes les couleurs qui forment un bouquet assez agréable. Une quantité d’abat-jour. Quelques sièges en étoffe tapisserie. Une chouette aux ailes déployées au-dessus des livres, tuée par Alexis. Il l’a fait empailler et me l’a donnée l’autre jour; pendant qu’il la clouait j’avais même envie de lui pincer le mollet pour voir sa figure; je ne l’ai pas fait mais je le lui ai dit pour me consoler. En face de la cheminée devant laquelle est posée une carpette assez jolie de ton (tous les tapis de l’appartement sont en velours rouge foncé) il y a une table avec le plateau à thé avec le service et le plateau en argent, à droite une chaise, à gauche un palmier qui sépare la table du grand fauteuil et coupe la longueur du mur.
Au-dessus de cette table une ébauche de mendiants rentrant à la ville vers le soir, en hiver, d’un joli sentiment par Anna, et au-dessous une tête de moi, à droite la guitare, à gauche la mandoline achèvent avec le palmier et les peintures de rendre ce mur agréable. En face à côté de la cheminée (côté gauche en regardant la glace) une tête de moi et un grand fer à cheval en bois noir supportant des cravaches diverses, au-dessous une académie à la sanguine. Au-dessus du divan (côté droit en regardant la cheminée) il n’y a encore rien. Une boite de peinture et un chevalet se promènent dans la chambre en tous cas.