Lundi, 10 novembre 1879

Je suis allée à l’église hier, j’y vais de temps en temps pour qu’on ne dise pas que je suis nihiliste.
C’est une punition pour moi que de voir tous ces Russes et d’être si seule. Je dis bien souvent pour rire que la vie n’est qu’un passage. Je voudrais le croire sérieusement pour me consoler de toutes ces misères, de tous ces chagrins brutaux, de ces froissements ignobles.
Et le monde entier est si potinier, c’est en éprouvant ce dégoût et cet étonnement en face des potins de tous les jours que je me découvre pure de toutes ces mesquineries nauséabondes.
Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai vu le dessin d’Amélie, les yeux sont de travers, et c’est de chic.
Voilà qui est joli. Et mon dessin est tout effacé si les professeurs l’ont vu dans cet état là, je ne m’étonne plus. Peut-être Amélie ou son amie la bonne [a t-elle] passé [ses] pattes dessus... cela vous semble impossible et monstrueux, à moi aussi... Mais le monde est si vile... C’est curieux d’être choquée de tout cela, je suis donc honnête ?
Je commence à le croire.
Ce dessin qui n’est même pas d’ensemble, mais c’est plus raisonnable que ce qu’elle fait toujours alors on a profité de l’occasion. C’est tout de même dégoûtant. Moi qui croyais aux concours. Comment diable m’ont-ils donnée la médaille avec Amélie qui leur monte la tête contre moi ?!
Moi je prendrai mon dessin, j’arrangerai ce qui est effacé et je l’enverrai au Salon sous un faux nom, s’il est reçu ce sera un joli soufflet pour les jugements de l’atelier. J’ai toujours peur qu’on ne prenne mes réflexions pour de la jalousie, non, ça n’en est pas vous le savez, seulement toutes les injustices me révoltent; je ne dis rien aux médailles de Madeleine Delsarte ou de Wiik, mais celle d’Amélie est une mauvaise farce.
Enfin.