Samedi, 8 novembre 1879

J’ai fini le portrait de la concierge. Elle est très ressemblante. C’est une joie immense dans la loge, fille, beau fils, petites filles, sœurs, tout cela est dans le ravissement.
Malheureusement Tony n’a pas partagé cet enthousiasme. Il a commencé par dire que ce n’est pas mal et puis... Cela ne va pas aussi bien que cela devrait aller, il est incontestable que je ne suis pas douée au même point pour la peinture que pour le dessin. Le dessin, la construction, la forme, tout cela va tout seul. Le côté pictural ne se développe pas assez vite. Il ne veut pas que je perde mon temps ainsi.
Il faut en sortir, il faut faire quelque chose pour cela. Vous pataugez c’est évident et comme vous êtes extrêmement bien douée, comme vous avez de très grandes dispositions, cela m’ennuie.
- Cela ne m’amuse pas non plus Monsieur mais je ne sais qu’y faire.
- Il y a longtemps que je veux causer de cela avec vous. Il faut essayer de tous les moyens, il ne s’agit peut-être que d’ouvrir une porte.
- Dites-moi ce qu’il faut faire, une copie, un plâtre, une nature morte, je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.
- Vous ferez tout ce que je vous dirai de faire, eh bien alors nous sommes certains d’en sortir. Venez me voir samedi prochain et nous en causerons, d’ici-là je m’occuperai de vous, je trouverai peut-être quelque chose pour vous.
Il y a longtemps que j’aurai dû y aller un samedi. Toutes ses élèves le font. Enfin, c’est un bon garçon.
A une heure M. de Morgan est venu nous prendre pour nous conduire chez M. de Saint-Marceaux.
Que je n’oublie pas de vous dire que nous avons causé avec Tony dans le petit salon des plâtres où il n’y avait que deux bonnes âmes presque étrangères aux potins de l’établissement.
Saint-Marceaux ne m’a pas reconnue, maman et moi avons des robes de velours noir, ou bien il a fait semblant de ne pas me reconnaître puisque je ne disais rien et même lorsqu’il me demanda si je faisais de la peinture je lui répondis que j’aimais les Arts sans les cultiver. C’est un véritable artiste tout en étant homme du monde (point sur lequel M. de Morgan insiste toujours comme pour excuser Saint-Marceaux d’être artiste, « bonne famille, grande fortune ») une belle tête quoique chauve. Des yeux superbes et dans toute sa personne quelque chose de vif comme chez Gabriel seulement en plus âgé avec quelque chose de touchant comme un chagrin ou une tristesse. De petite taille mais nerveux et des pieds aristocratiques.
Il a un caniche, des souris blanches...
Pas de pose par exemple, rien de Carolus-Duran. Nous sommes très aimables et l’invitons à venir chez nous.
Julian est très content de mes compositions, moi aussi. Si je peignais comme je dessine et compose je serais une grande artiste. Peu de visites. De Tarente, Turquan, Mme Gavini et Chaudordy.