Lundi, 8 septembre 1879

Ce soir Hecht nous a offert une avant-scène à l’Opéra. La première de « la Muette » et une salle très élégante pour septembre. Je suis d’une simplicité épatante, je pose pour la simplicité et les moulages, surtout le corsage parce que mes avantages sont d’une forme exquise et très mignons... Je dis des bêtises...c’est qu’il est deux heures et demie du matin... Hecht avait envoyé son fauteuil à Joseph et Joseph n’est pas venu au théâtre. C’est comme s’il n’y avait personne parce que je pensais à ce petit sot en m’habillant. Hecht veut nous faire un dîner chez lui avec des radicaux. Mais Gambetta n’est pas à Paris.
Da Costa et Hecht sont restés dehors et nous avons amené Alexis avec nous et nous sommes restés ensemble, Dina, lui et moi jusqu’à présent.
Berthe est partie et il nous la remplace mais comme son nom commence par un A il m’amuse. Sa barbe pousse comme celle d’Arnaud.
Ma tante et maman sont couchées depuis une heure, je voudrais rester toute la nuit à fumer et à dire des bêtises car vous savez que j’ai une langue de tous les diables... il paraît que c’est le cas de toutes les femmes honnêtes... Joseph... ce nom me revient à toute minute... J’ai envie de devenir amoureuse... à condition qu’on soit amoureux de moi. J’ai envie d’une petite machine vulgaire, un homme très jeune et bébête. J’ai rêvé de grandes passions mais je n’en veux plus... ce soir. Ce serait drôle avec Joseph. Il voulait épouser une cocotte et sa mère la magnifique Mme Arnaud a eu toutes les peines du monde pour empêcher cette douce union. C’est un enfant du reste, de vingt et un à vingt-deux ans, pas même... pauvre diable... je n’ai bu que de la limonade et je suis très gaie... Dites-donc, il n’y a avec qui causer... Vous très adorés lecteurs mais un espace de cinquante années nous sépare. Ce journal c’est ma vie. Ce sera drôle ce dîner chez Hecht... très cocasse. Si au moins il y avait A...rnaud. Vous rappelez-vous de notre scie à Nice avec Bihovetz, dit le général Bibi et mes grâces.
Ah ! c’est bien étonnant
Ah ! c’est bien surprenant
Qui ! me dira comment
Fi ! nit cet incident
Ah ! c’est bien étonnant
Ah ! c’est bien etc...
On se chantait cela toute la journée.
Ô le Surprenant Emile, ô l’été de Nice, ô suprême printemps de ma jeunesse ! C’est bête mais c’est charmant.
Décidément l’espace de cinquante années ne favorise pas la conversation, elle languit. Bonsoir.
Je ne suis pas heureuse.