Mardi 10 juin 1879

Ces excellents Karageorgevitch ont dîné chez nous et jusqu’à dix heures du soir on est resté chez moi admirant mes dessins, ébauches, squelette etc. Bojidar a enfin dansé une valse avec Amélie (le squelette) récompense que je lui devais pour avoir rangé mes livres.
Il fait très beau, je suis un peu fatiguée du bal d’hier. J’étais mise à ravir, et assez jolie, mais arrivées là nous ne connaissions pas une âme. M. de Plancy m’a tirée de mon coin où je me cachais, derrière un rideau, j’ai dansé avec lui puis est tout de suite venu le cotillon que j’ai dansé avec M. d’Hauteville et avec bien d’autres naturellement. En somme je crois que je me suis un peu amusée vers la fin quoique j’eusse entendu dire à la duchesse d’Abrantès qu’elle venait de Versailles... Quelle séance.. ! Je vous garde « le Figaro » et « la République Française ».
Je suis fâchée de n’y avoir pas été... et le nom de Mme de Cassagnac m’a plongée dans un « océan » de sentiments divers.
L’article de « la République Française » me plaît, il est assez vrai et on peut facilement voir Cassagnac comme il y est montré. C’est égal.
Multedo est venu dans la journée et comme ma tante était sortie un instant du salon il me reparla de son dévouement, de son amour, et coetera. Alors je lui ai simplement et honnêtement dit qu’il ne subissait dans mon esprit ni hausse ni baisse étant un ami, un indifférent, agréable très aimable et rien de plus.
- Je sais que je ne suis pas assez important, je sais que je ne suis rien et que vous êtes très ambitieuse...
- C’est vrai, très ambitieuse.
- Vous n’aimerez jamais ?
- Je ne crois pas.
- Vous n’apprécierez donc pas les qualités du cœur, le dévouement...
- Le dévouement!... - c’est un mot qui sert à désigner... ce que vous savez bien.
- Je suis incapable de l’apprécier.
- Vous êtes affreuse... Savez-vous que je viens presque vous faire mes adieux, nous ne nous reverrons que l’hiver prochain.
- Mon Dieu oui, on vient, on s’en va, on est très bons amis, cela peut durer dix ans, n’est-ce pas l’idéal de l’existence.
- Et si vous aimez un peu quelqu’un d’aussi peu important que moi ?
- Pourquoi parler de choses impossibles ? On ne peut ni prévoir ni raisonner des miracles... et puis ça arrive si rarement en Europe...
Vraiment le bal d’hier m’a presque fait plaisir et je crois que si j’y allais souvent j’aimerais même danser.
Mais j’avais peur et j’étais confuse... comme si j’avais quinze ans.
A souper ces bons républicains ont donné du jambon !! Il y avait autre chose aussi mais ces morceaux de jambon mal coupés avaient la place d’honneur et ça avait vilaine figure.
Je suis rentrée à trois heures un quart, Madame ma mère a surmonté sa maladie pour me conduire « dans le monde » comme elle pense.
Enfin, il fait beau, il est près d’onze heures je vais aller dormir seulement ne nous le dissimulons pas, je pense souvent et beaucoup à Cassagnac qui ne se conduit pas de façon à ce qu’on l’oublie, du reste.
J’écoutais les choses que me disaient ou se disaient les autres et je m’arrangeais une vie à part. Cassagnac revenait de la séance chez nous et puis cela continuait malgré ces excellents Karageorgevitch auxquels je répondais poliment tout en me trouvant ailleurs.
Hier au bal comme on parlait de la séance je demandai à M. d’Hauteville s’il connaissait Cassagnac personnellement.
- Oui Mademoiselle.
- Il est aimable ?
- Hum... oui, nous sommes bien ensemble mais il est plutôt bourru.
- Et sa femme est gentille ?
- C’est une marchande à la toilette ou une blanchisseuse quelconque je crois, je ne la connais pas.