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Vendredi 23 mai 1879
Donc, hier je suis allée écouter à la porte ce que disait ma respectable famille. Et je crois bien que pour cette fois je ne conserverai plus d’illusions sur le compte de tous ces gens-là.Pendant deux heures je les ai écoutées se consolant les unes les autres et calmant leur conscience en rejetant toutes les fautes sur moi et en disant que je suis punie par le ciel parce que je persécute le malheureux Georges. Tout ce que des étrangers et des ennemis pourraient dire, on l’a dit. On m’a calomniée, on m’a salie, on m’a avilie. On a froissé toutes mes vanités et on a promené de gros doigts sales sur toutes les blessures de mon amour depuis que je suis jeune fille. Et je ne crois plus que ce soit de la stupidité, car lorsque Jeanne, qui connaît les persécutions contre ce malheureux Georges, a rencontré ma mère en lui disant: chère amie, chère amie, Marie a raison; ne vous opposez pas à ce qu’on vous délivre de cette honte.
— Ma charmante mère a répondu : Mais ma chère madame, au contraire, je désire en être débarrassée et ne doutez pas que nous ne prenions des mesures, nous en avons déjà prises, ce qui me tourmente et me chagrine c’est que ma malheureuse enfant se compromette en fourrant son nez partout.
Pièce insérée · Annotation de la mère de Marie (M. Bashkirtseff mère), 1905
[Annotation: 1905. pour nous tous et surtout pour moi, notre malheureux frère était un malheur et ce n’est que pour calmer mon adorable et adorée Marie que je l’ai contrariée. M. Bashkirtseff mère.1905]
Elle le racontait à ces dames pendant que j’écoutais à la porte, et elle ajoutait en pleurant que je suis un monstre de présenter son frère qu’elle aime et qu’elle veut protéger. Ainsi que je sois livrée aux scandales et que ce malheureux il y a huit jours encore vienne crier des horreurs en français sous nos fenêtres et qu’il dise dans tous les cabarets que ses sœurs sont des voleuses et moi une furieuse et une fille qui se traîne dans tous les mauvais lieux de Paris, ça ne fait rien. Et que ce malheureux soit empoigné par la police pour escroqueries et faux et scandales et outrages aux mœurs sur la plainte du Comptoir Russe qu’il a escroqué, alors c’est ma faute, c’est moi qui l’ai lâchement dénoncé à la police cet hiver et c’est Dieu qui m’en punira.
- Il n’y a pas besoin de vous enfuir, dis-je en ouvrant la porte très calmement, je n’ai que quelques mots à vous dire, je ne vous ferai pas l’honneur d’une scène. C’était bon au temps où je m’imaginais que ce que vous me disiez en face était du dépit, des irritations, des querelles en famille. Je viens de rester près de trois heures à écouter les saletés et les infamies que vous disiez sur moi pour vous justifier et calmer un peu vos consciences.
Car pour savoir la vérité avec des menteurs comme vous il faut écouter aux portes. Maintenant j’en sais assez, j’ai fini et je vous répète que je ne vous insulterai même pas. Vous êtes des étrangers et des ennemis. Vous ne me verrez pas, je mangerai seule.
Vous savez que l’on n’entend pas impunément ce que j’ai entendu... jamais, jamais je n’ai soupçonné cela. On ne m’aime même pas. Ce que j’en obtiens c’est de leur lâcheté et de leur bêtise. Ce sont mes plus dangereux ennemis, car une parole d’eux vaut plus qu’une calomnie énorme d’un étranger.
C’est je crois un des plus grands effondrements qu’on puisse avoir dans sa vie. Et ce qui est pénible surtout c’est de vivre avec ces gens-là. Je ne veux plus les voir du tout pendant quelque temps, après il faudra bien... mais ce ne sera plus jamais, jamais comme avant. Déjà il s’était passé entre nous des scènes qu’on n’oublie pas, cette fois c’est la fin, pour moi du moins. Ces créatures pensent que je boude et que cela se passe déjà parce que les Karageorgevitch dînent ce soir, j’ai dîné avec tout le monde. Elles ont osé me parler. Hier soir je n’ai pas écrit, j’étais trop émue, à présent je suis calme et je vous raconte cela. Certaines choses on ne se les pardonne pas à soi-même. Elles ont déploré mes malheurs en disant qu’Antonelli ne m’avait pas abandonnée à cause des renseignements de Nice mais bien à cause de ma conduite.
Alors elles déduisent que je suis furieuse contre elles parce que Antonelli m’a abandonnée. Et des choses dans ce genre. Ça se passe de commentaires n’est-ce pas. Je dois dire que lorsque j’eus dit que j’étais depuis deux heures à écouter, l’effet a été grand et ces malheureuses et excellentes personnes se sont troublées au point que j’ai eu envie de rire.
Non seulement à Antonelli, elles me donneraient à n’importe qui, moi qui pensais qu’elles voulaient des rois. Et je crois que j’aimerais autant recevoir un soufflet que de me voir ainsi considérée par des gens que je pensais fiers et même trop exagérés sur mon compte.
Ainsi elles m’auraient donnée à ce petit Italien et à n’importe quel autre. Je n’ai jamais vu d’homme me faisant la cour qu’elles ne pensaient pas digne de moi, seulement je croyais qu’elles faisaient semblant... pour grossir mes conquêtes par vanité. Ah! bien oui. Enfin tout cela est bien dégoûtant. On ne peut dire autre chose. Très dégoûtant.
Ainsi, j’aurais été perdue par ces gens-là, ternie par leurs scandales, (commencés avant ma naissance) ainsi j’aurais souffert de leur vie mal organisée, de leur manque de tact, de leur existence assez honnête en somme, mais en désordre, mais avec toutes les apparences du mal; ainsi j’aurais été victime de toutes leurs maladresses, et c’est ma faute. Et à seize ou dix-sept ans si j’ai été imprudente ou simplement étourdie en paroles, alors je me conduisais mal. Est-ce que ces vertueuses femmes m’ont jamais donné l’idée de ce qui est convenable ou inconvenant dans le monde et de comment doit se tenir une jeune fille ? C’est moi qui, à force d’ennuis, suis parvenue à savoir vivre et c’est moi qui le leur apprend tous les jours et malgré cela elles commettent de telles bêtises quelquefois qu’on voudrait être sous terre. Mais voilà des récriminations inutiles et indignes de moi. Elles m’ont bien dit que s’embrasser avec les hommes était mal mais ce fait matériel, est bien peu de choses à côté de toute cette science qu’il faut pour se bien maintenir dans l’esprit des gens et se faire respecter, et dont ces vertueuses personnes ne savent pas un mot.
C’est sale, c’est écœurant. Parce que c’est ma famille, je lui supposais et des délicatesses et des élévations... et il n’en n’est rien, absolument rien. Ce sont des gens bornés, ordinaires et abrutis par leurs malheurs.
Et je suis bel et bien toute seule.
« Le Pays » de ce soir est faible, l’article est mauvais; l’homme a diminué.
En voilà encore un faux chevalier, faux délicat, faux loyal, faux brave.