Samedi, 1er février 1879

J’irai peut-être à Naples, pour quinze jours avec Paul. La princesse Eristoff et sa sœur Gorpintchenko sont là. Je suis hébétée, abrutie, perdue,cela me remontera le moral peut-être. A quoi bon ?
Ah ! ce soir nous avons bien ri aux Variétés « Le grand Casimir » avec Léonce, Baron, Dupuy et Céline Chaumont.
Il m’arrive toujours des choses contrariantes. J’ai rêvé et désiré pour le nouvel appartement un salon foncé, avec des draperies noires, des livres etc. etc. et je me trouve en possession d’un salon absolument Louis XV. Stuc blanc, dorures, meubles en laque avec peintures Louis XV, p. 40 satin bleu; rideaux également en satin bleu, pendule de Saxe... Bref le plus saisissant contraste... Tout cela grâce à ma chambre bleue de Nice qu’il a fallu utiliser et les décorations du propriétaire qu’on n’a pas le courage de détruire pour un bail d’un an. D’ailleurs ce salon donne dans le grand par une porte arcade énorme qui les réunit presque; il y a une porte pareille pour la salle à manger et pour l’antichambre qui est précédé par une sorte de je ne sais quelle espèce d’alcove percée à jour. Si on aurait tout cela on pourrait donner de belles fêtes. Ah ! oui. Ainsi grâce à ce Louis XV ce salon n’est pas à moi, ce sera le second salon et comme il y a tant de portières qu’on le croirait tendu et ma psychée et des médaillons sculptés et des fauteuils mous, et une chaise longue et un piano laqué blanc et peint... je le garderai toujours un peu pour moi, j’y ferai de la musique. Et puis., avec un seul grand salon on n’aurait pas eu assez. Il me reste deux grandes pièces et deux petits cabinets de toilette avec une belle fenêtre chacun. Comment faire ? Il me faut un atelier, car bien que je travaille là-bas, je rapporte mes peintures, mes cartons, je fais des croquis, j’ai des écorchés, un squelette, un chevalet sur lequel il m’arrive d’essayer des compositions et le dimanche, bref, il me faut un atelier et je ne puis y fourrer mes livres et mon bureau et un bon fauteuil Faust et un tapis car alors ce ne sera plus un atelier et si je veux faire de la sculpture... Non. Cet atelier se trouve derrière ma chambre à coucher qui se trouve elle, à côté du salon bleu. De cette chambre... j’écris tout cela dans l’espérance qu’il me viendra une idée.
Bon, voilà que je viens de lire dans Dumas (Un cas de rupture) des théories sur les pieds. Lui assi les adore et comment encore ! Je cours me coucher pour m’assurer que j’ai des pieds convenables.
C’est demain l’élection de Comdom... j’allais adresser à Dieu une fervente prière pour qu’il fasse faire four au mari d’Acard mais.... Ah ! oui mais ! c’est bête, mais je n’ai pas osé prier pour le mal.. Serais-je bonne ? Et puis je me suis dit que si je prie pour faire du mal à mes semblables les prières que j’adresserai pour moi ne seront plus exaucées.
Et pourtant je suis sûre... quelquefois comme cela on est sûre d’une chose et il est rare qu’on se trompe, et je suis sûre que si j’avais demandé cela ce soir... M. le Dr Lannelongue serait député de Condom.
Depuis deux jours Grévy est Président de la République et Gambetta président de la chambre... non ce n’est pas cela... Ce n’est pas la première fois qu’il m’arrive de ne pas demander à Dieu une chose que je désire follement par principe... C’est bien curieux.