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Dimanche, 26 janvier 1879
Voici les charmantes invitations qui copiées par un écrivain public ont été envoyées.
Je reviens de l’Opéra, personne n’est venu. Ce n’est qu’à la fin que nous avons trouvé deux et puis encore un, qui étaient des hommes comme il faut; après les autres saletés ils m’ont parus admirables et pas ennuyeux.
L’un d’eux est ce monsieur qui me suivait toujours et l’autre jour chez Klein, c’est un riche Hongrois, M. Frieman marié à Mlle de Persigny qui vient de lui donner un fils. C’est Mme Gavini qui me l’a raconté en me le montrant un jour aux Bois. Les deux autres sont MM. de Courcelles et Carnassac. Nous leur avons déclaré que nous avions l’intention d’inaugurer l’ère de la chasteté aux Bals de l’opéra et avons joué les grandes dames à révérences tandis qu’on nous faisaient des saluts d’ambassade. Bref c’était pas trop mal pour Frieman était fou de mon pied qui paraissait d’une grandeur ridicule en comparaison avec la poitrine que je m’étais arrangée avec des coussins. Ce pied en a fait aller bien d’autres. Si Cassagnac avait vraiment [été] amoureux des jolis pieds il serait resté aux miens.
Je me rends justice allez, et je vois bien que j’ai enlaidi ces derniers temps mais mon pied dans un bas à jour noir qui laisse deviner les os à travers la peau, et chaussé d’un soulier de satin noirs, à talons bas, et si large qu’au moindre mouvement on voit la doublure de chaque côté du coude-pied si cambré ququ’il y a toujours un vide entre la semelle et la plante du pied. Enfin pourvu qu’il ne leur arrive pas malheur à ces pieds pour conjurer le sort je m’empresse d’ajouter que nus ils sont beaucoup moins jolis. Il est six heures du matin, je me suis lavée au moral et au physique et puis je me suis admirée toute nue. Je ne suis pas égoïste et je vous plains de ne pouvoir me voir comme je vous vois.
Blanc était là, je l’ai évité, j’avais peur. Nous n’avons pas rencontré un seul homme spirituel, pas un mot, pas une phrase. Et dire qu’il y a un an Cassagnac était là, que je pouvais lui parler, qu’il m’a même parlé... et j’étais si bête ! J’aurais mieux aimé me pendre alors que lui die que je vais aux bals de l’Opéra.
Je vais pour me consoler relire ces jours heureux.
Cassagnac était là et je pouvais lui parler et je n’ai pas fait.... Et à présent rien ! Non, voyez-vous je ne puis pas me le mettre dans la tête !
Relisez vite depuis le mardi 22 janvier 1876 jusqu’au mardi 29, relisez-le avec le même amour que moi. Et quand le Défunt me dit à l’oreille: « Marie. Je ne t’en donnerai pas d’autre ». Tressaillez comme moi et tenez, il y a un an de cela et bien je sens encore à l’instant comment ce mot Marie m’avait anéantie, fondue et comment je me suis évanouie au moral en l’entendant prononcer mon nom à mon oreille. Il en avait donné aux autres tout haut.
Et c’est Mlle Acard qui me l’a pris ! Si elle pouvait mourir en couches ! Non, si ce n’est pas une femme ! Mon Dieu ! Un accident de chemin de fer, je ne sais quoi enfin.... Sa mère s’est remariée et c’est une vieille coquine qui ne sentira pas le chagrin. Il y a tant de gens heureux, riches, aimés qui meurent et plongent dans le désespoir leur famille entière ! Tant de malheureux qui sont les uniques soutiens de leurs parents pauvres ou de leurs enfants, en bas âge et qui meurent ! Tant d’hommes utiles, intelligents, de talent. Des artistes, des musiciens, des écrivains et qui meurent !
Au lieu de ceux-là Mon Dieu prenez cete femme ! S’il est vrai qu’elle n’est qu’un être nul et inutile sur la terre pour cet être. Mon Dieu vous pourriez ne pas sacrifier...
J’adore cet homme, rien qu’en me souvenant de sa voix je suis prête à pleurer et je prie Dieu de tuer une femme.
Mais vous ne savez pas combien mes sentiments sont purs.
Je ne veux rien de lui, mais seulement entendre sa voix et me blottir auprès de lui, reposer ma tête sur la poche de son habit et sentir son bras peser sur moi en m’entourant comme pour me protéger... comme je me suis blottie auprès de lui l’autre soir, sans arrière pensée mais comme un enfant ou comme un oiseau qui a froid.
Il est le seul être que je voie vraiment fort, vraiment homme comme doit être l’homme à l’ombre duquel une femme aime vivre.. Toujours la comparaison de grand-papa, un terre-neuve et des épagneuls.
Il est près de deux heures du matin, assez de folie comme cela.
Les autres qui se sont succédés se sont fait pâlir successivement les uns après les autres, mais celui-ci est arrivé en maître, a tout balayé avec le revers de sa manche et il me semble difficile de le détrôner.
Dimanche soir. J’avais dit alors: Plus qu’un frère, moins qu’un amant. C’était mon idée, même alors. M. Dumas fils, vous voyez bien, que vous avez tort de dire des horreurs dans votre préface de « La dame aux camélias ». Cette pureté... ce désintéressement doivent être les symptômes de l’Amour vrai, immatériel. On aime l’homme, on aime sa voix, sa figure, son esprit, ses façons... tandis que les autres;
Je n’ai pas autre chose à faire qu’à mourir. Qui viendra me chercher dans notre solitude, qui voyons-nous, qui me voit , Personne. Je monte en voiture six fois et j’en descends six fois enveloppée et voilée, et puis., c’est tout.
Passer pour connue et passer aux yeux des autres et aux siens propres, être à l’état d’espérance !
Les gens qui m’ont vue il y a quatre ans à seize en paraissant dix-huit et qui ne m’ont plus revue depuis deux ans, ne calculent pas comme moi ! Mourir sans avoir vécu. Désespérée et flétrie... Je crois que rien au monde ne pourra plus me ranimer. Si j’allais dans le monde j’aurais toujours honte ou peur.... Si encore il y avait de quoi ! Mais non il n’y a rien et il y a quelque chose. Il me semblerait que j’ennuie tout le monde.. Oui il vaut mieux mourir... Je n’attendrai que jusqu’à vingt-cinq ans si ça continue comme à présent ! si rien ne s’améliore, mais s’il y a du mieux j’attendrai le chiffre 30, et puis cette belle et chère vie qui m’a rendue si heureuse sera finie.