Vendredi, 27 décembre 1878

Ma mère est encore chez ce hottentot. Paul l’en a priée parce que avant-hier après le spectacle maman et ma tante lui avaient promis de passer la nuit à son hôtel, mais pendant qu’il était allé donner des ordres elles sont revenues avec Paul.
Le père a été furieux d’avoir été joué tandis qu’il se proposait de s’amuser et Paul a pensé avec raison que cette contrariété lui serait revalue si on ne faisait quelque gentillesse le lendemain.
Ma semaine est perdue pour l’atelier, je voulais en profiter pour aller voir un drame où joue un acteur dont l’accent, me dit-on, rappelle Cassagnac. Mais de Daillens n’a pu y aller avec moi et je suis restée à la maison. Je ne me soucie pas d’aller au spectacle en famille avec laquelle il y a toujours quelques tiraillements.
Depuis trois jours j’ai envie d’écrire je ne sais plus au juste quelles réflexions mais traquée par le chant de la demoiselle du 2ème je me mis à feuilleter mon passage en Italie et puis on est venu me déranger et j’ai perdu le fil de mes idées et cette disposition mélancolique qui est assez agréable. Ce qui me surprend c’est la facilité avec laquelle, dans ce temps-là, j’employais les plus grands mots pour peindre des aventures simples. Mais j’avais envie de grands sentiments, j’étais vexée de n’avoir pas à raconter des sensations étonnantes, foudroyantes, romanesque et j’interprêtais mes sentiments. les peintres me comprennent. Tout cela est très bien mais comment une fille qui se prétend intelligente n’a-t-elle pas mieux compris la valeur des hommes et des évènements. Je dis cela parce que j’allais dire que mes parents auraient dû m’éclairer et me dire, par exemple d’Antonelli, que ce n’est pas un homme sérieux, ni un homme pour lequel on doive se donner le moindre mal. C’est vrai on m’en a parlé tout de travers, ma mère étant plus jeune que moi, mais enfin tout cela à part et puisque j’ai si haute opinion de mon intelligence j’aurais dû mieux me rendre compte et le traiter comme tous les autres au lieu de lui donner un développement si considérable dans ce journal et ailleurs. Mais je brûlais d’impatience d’enregistrer des romans et bête que je suis ! Ç’aurait peut-être été plus romanesque autrement... bref j’ai été jeune et inexpérimentée malgré des fanfaronnades de rouerie, voilà ce dont il faut enfin convenir quoiqu’il m’en coûte. Voilà, j’ai voulu aider les évènements.. Bien d’autres ont été amoureux après... le petit Eristoff en Russie que l’on aurait pu prendre au sérieux s’il était plus éloigné, pas trop de la famille et si mon père et Paul en parlaient moins familièrement.
Puis le grand cousin... je les cite pour... bref... Ce qui me tranquillise c’est que même alors je disais à chaque page presque que je ne croyais pas l’aimer.
C’est que je crois toujours que ceux qui me liront sont des ânes et ne voient rien et prennent des moulins pour des Cassagnac et que mes petites exagérations d’alors sont prises pour de bon.. Bon ! voilà qu’il me semble entendre dire : une femme forte comme toi ne devrait pas être sujette en des rétractions...
Ce misérable Blanc... quand vous voudrez des renseignements sur moi demandez à Blanc il m’a en haute estime et me traite en femme supérieure même pour Paris... vous entendez ?