Samedi, 16 novembre 1878

Hier nous sommes allées voir Mme Gavini qui m’avait envoyé des bonbons la veille.
Et Aujourd’hui Robert-Fleury a été très content de Breslau et l’a engagée à faire quelque chose pour le Salon en ajoutant qu’elle serait reçue, c’est lui qui en répond. Moi, j’avais cette semaine à côté de moi la vieille Granvoinnet, le fléau de l’atelier, une bonne femme mais folle et énervante !
J’ai égalé Breslau en dessin, ce qu’elle a en plus c’est l’habitude; maintenant il faut que je me donne tant de mois pour peindre comme elle, car si je ne peux pas faire cela je ne suis rien d’extraordinaire. Pourtant pendant les sept ou dix mois que je me donne elle ne s’arrêtera pas... je serai donc forcée de courir de façon à rattraper les dix-huit mois qui sont passés dans les sept ou dix mois pendant lesquels nous courrons ensemble. Cela me paraît bien improbable, bien extraordinaire... Enfin, à la grâce de Dieu.
Voyez-vous, il le faut, je reviens de Versailles où j’étais avec maman et Dina avec Gavini; je suis jusqu’au cou dans la politique, c’est bête mais c’est ainsi; je lis les républicains qui me calment en dénigrant Cassagnac, je lis aussi les réactionnaires qui m’irritent en le glorifiant. Voici « la Jeune Garde », une méchante feuille où s’escrime le superbe capitaine Blanc, lisez cette bêtise car on y raconte la séance très exactement.
Et puis voici un numéro du « Patriote Niçois » que j’ai fait venir et dans lequel il y a une correspondance de Versailles pour laquelle Cassagnac a dit-on intenté un procès. C’est une horreur mais une horreur possible vu le physique de l’étrange Juliette.
C’est l’élection de Pontivy qui a passé aujourd’hui. Le comte de Mun est un orateur de salons, gentilhomme-soldat, Dieu et le Roy. Bel homme du reste, mais il parle un peu vite ! et puis ses cheveux ressemblent à une perruque. Le front énorme et une langue [de ] cheveux coupés ras descend au milieu.
D’abord j’ai rencontré le furieux Bescherelle assez calme (nous étions seules ayant manqué le premier train) qui n’a pas voulu donner un troisième billet,
- Laissez aller ces dames et attendez un peu, je vous placerai.
Quoi que traitée en habituée, je n’accepte pas et passe avec deux billets disant que j’en ai trois. Nous montons dans une horrible tribune, Gavini arrive et nous place dans la loge du Président de la Chambre juste à la place de la femme de Cassagnac.
Quelle affreuse dérision du sort ! Pourquoi suis-je femme ! déplacée et inutile et absurde. Paul ferait une si charmante fille et moi ferais un homme célèbre.
Et la buvette ! J’y ai été à cette fameuse buvette des députés, et on nous regardait entrer là avec des yeux envieux; combien de fois n’ai-je pas été comme ceux qui me regardaient !