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Vendredi, 8 novembre 1878
Hier nous allons donc à Versailles avec les billets de ce chérubin de Gambetta. Gavini nous rencontre à la gare et nous reconduit jusqu’à la loge des questeurs.
Je vous garde les journaux du jour. Lisez-les. Vous avez lu ? Eh bien la première partie est faible mais la second superbe, aussi M. Rouher est-il allé féliciter son jeune ennemi et coreligionnaire:
— Beaucoup de talent et beaucoup d’énergie ! lui dit-il. — C’est l’hommage le plus flatteur que j’aie jamais reçu, répondit le mari de Mlle Julia Acard. (Je tiens cela de Gavini et de Rouher lui-même).
C’est drôle pourtant, je ne suis pas enthousiasmée; je l’aurais désiré mieux. Le belle Julia était dans la loge de Grévy, à côté de la nôtre. Je vous prie de croire que je l’ai lorgnée, malgré le court espace qui nous séparait, et si bien qu’à peine à la maison sans ôter mon chapeau je fis son image dans un petit album à croquis. Mon pauvre Cassagnac ! Elle est ordinaire ! Elle est fanée, peut-être même pas, mais si brune, si noire que sa peau du tour des narines, du menton et de la bouche paraît flétrie... comme dans les endroits difficiles du corps... (voir des descriptions d’anatomie) les lèvres ne sont ni rouges, ni pâles, elles sont marron. Un nez fortement accusé assez droit et long, plutôt encore qu’aquilin, des sourcils d’un noir-bleu épais, assez rapprochés et élevés au dessus du nez, des sourcils d’un dessin charmant, la distance du sourcil à la paupière énorme, une paupière lourde, l’œil grand et beau, le dessous fatigué et noir. Tout ce qui est sourcil ou œil est adorable et quand ses yeux regardent le député en souffrance ils font vraiment envie. La lèvre supérieure avance, la bouche est néanmoins assez gracieuse mais trop virile, le menton petit. La figure longue, le front haut et les cheveux lissés et serrés par un velours noir paraissent rares surtout la partie supérieure des tempes paraît nue. Un chignon de tresses tombe sur la nuque. Il se peut que ce soit à elle. Quelques anneaux réguliers rares et faux sortent dessous le chapeau sur le font. Le chapeau est une toque à tour de velours noir avec deux ailes grises sur le côté. Une robe ordinaire brodée de jais. De gros os à en juger par les mains gantées de gris, aux doigts gros et osseux. Je ne sais rien du cou, il était entouré d’une gaze noire qui provenait du derrière du chapeau. Mais rendez-moi justice je n’ai encore dit un seul mot sur le déplorable de cette figure intéressante pour le dessin. Ce sont les joues qui jouissent d’une peau qui paraît veule et, passez-moi le mot, dartreuse ! La gorge basse (Caroline disait qu’elle ne pouvait mettre de corset ayant un estomac extrêmement faible, elle disait cela pour la défendre contre mes attaques). Cette fille d’Hermès et d’Aphrodite (je tiens à ces noms grecques dans cette circonstance) tenait un livre de cuisine peut-être car elle sortait en même temps que nous et je l’ai entendu parler du pot-au-feu de la maison. Quand je ne lorgnais pas cette singulière Juliette, je lorgnais le grand Roméo, il m’a paru très beau par moments, mais je vous prie de croire que je suis, on ne sait pourquoi rassurée et tranquille. Gavini a rencontré Gambetta dans les couloirs et ce grand homme lui répondit qu’il était charmé d’avoir fait plaisir à ces dames et que oui, il voulait bien faire leur connaissance (Gavini avait dit qu’à la prochaine rencontre il le présenterait, c’est à cela que Gambetta a répondu).
Il y a un homme qui est très fort quoique relativement inconnu, c’est Clémenceau. J’ai acheté son portrait et l’ai reconnu à la Chambre. Le physique est affreusement insignifiant.
Le retour s’opère en compagnie de MM. Abbatucci, Amigues, Jolibois, baron Eschasseriaux, comte de Bouville qui nous sont présentés par Gavini. Je les laisse à leurs conversations et ne place que peu de mots pour rappeler à M. de Bouville qui est une vieille grosse bête notre voyage avec Cassagnac et des détails sur l’élection de M. Vinay que Bouville défendait.
On va dit-on opposer à Popaul un concurrent richissime et en outre on emploiera les fonds de la Loterie nationale; cela est assez naturel. C’est seulement à la gare Saint-Lazare que nous trouvons le père Rouher qui a été charmant pour moi et auquel j’ai raconté comment j’avais bonapartisé les épicières et les marchandes de pommes de Nice. Nous le ramenons chez lui. Je lui ai paraît-il, tourné des flatteries à ravir, il s’en est vanté à Gavini qui l’a raconté à sa femme.
en travers
Les bonapartistes le portent aux nues.
Nous avons dîné à neuf heures et demie. Et aujourd’hui je suis allée chez la mère Gavini et de là à l’Exposition ou avec ma famille et la dite mère Gavini qui a appelé les commissaires de ses amis, nous restons et achetons jusqu’à cinq heures longtemps après le départ du public.