Jeudi, 11 juillet 1878

Je relis le mariage de M. Paul de Cassagnac dans « Le Figaro » et je n’en crois pas mes yeux... Je ne croirais pas du tout à ce mariage si je n’avais ce lambeau de journal. Dieu me pardonne mais il me semble que le Défunt me dégoûte comme Multedo. Si j’avais du cœur, son bourgeois mariage et toutes ces petites misères ne le diminueraient pas. Mais je n’ai pas de cœur... et puis ça dépend des jours. J’insère les... moindres impressions. Je serais si contente de détester le Défunt.
J’ai entendu avec joie plusieurs Russes qui se moquaient du retour des Bonaparte. Mais ce ne sont pas ces gens-là qui en savent quelque chose. M. Rouher dit que la république tombera un beau jour et on n’en retrouvera plus trace. M. Gambetta affirme que « les débris impuissants du passé » ne sont plus à craindre. J’envoie des bouquets à l’impératrice et je désire épouser Léon le Dictateur. Je suis encore moins bête que les autres.
J’ai joué de la mandoline accompagné de Mme Rembelinsky. Les dames ont presque pleuré. Cette musique agit sur les personnes nerveuses.
Ecoutez, si je n’aime pas le Défunt qui donc vais-je aimer ?!! Le Défunt est le premier de tous les hommes pour moi au moral comme aussi peut-être au physique... pourtant je le souhaiterais moins gras. Je suis fâchée de n’avoir pas de cœur, par moment j’en ai... Il me semble impossible que le Défunt ne soit pas enfin l’Homme.
Je m’explique mes railleries et les relâchements de sentiments par ce que j’en dis page 47, livre 78. C’est-à-dire que : j’y suis sérieusement et définitivement liée. Et si jamais je m’entiche d’un autre, je blâme d’avance et formellement mon choix, ce ne pourra être qu’une bêtise... en travers à moins qu’il soit plus grand que le Défunt, plus célèbre, mieux enfin ou au moins aussi bien.
Non, savez-vous que je crois vraiment que je n’aime pas le Défunt ?! Et si je n’ai pas pleuré dans toute cette affaire c’est qu’assurément je n’étais pas chagrinée. Voilà le secret de cette belle phylosophie. Non, je voudrais pourtant croire que c’est une affection lente, progressive, éternelle et qui deviendra terrible...
Pourquoi vouloir absolument aimer... Aimons quand nous y sommes forcée... mais en attendant... au moment du trépas de ce pauvre Cassagnac j’y étais forcée, forcée d’avouer mes sentiments par mes actions, mais maintenant, au fond de Soden entre une baignoire et un verre d’eau de la 3ème source... à la veille de peindre Rosalie sur un superbe fond de peluche rouge, un cercle d’or dans ses cheveux noirs, une épaule nue, l’autre drapée d’une soie blanche et jaune... à la veille de terminer les notes sur le IVe livre de Tite-Live, je me sens indifférente... Laissons-moi donc tranquille. C’est un sentiment éternel je le veux bien, mais la sagesse est dans mon caractère, pour le moment il n’y a rien à faire et je ne fais rien, je ne me déchire pas parce que cela n’y ferait rien et ne me rapporterait rien.