Samedi, 29 juin 1878

J’ai envoyé la lettre la lettre suivante :
C’est par les journaux que nous apprenons le plus grand et nous l’espérons le plus heureux événement de votre vie. D’autres, justement fâchés de cette.... négligence se vengeraient par le dédain. Moi, je prends la peine de vous dire que vous avez manqué au moins d’intelligence ne sachant pas discerner votre monde que vous jugez sans doute d’après vous qui êtes un mauvais ami, un faux frère, ce dont nous sommes vivement affligées, surtout moi qui vous ayant pris au sérieux vous faisait l’honneur de me considérer comme votre sœur.
Marie Bachkirtseff
C’est au moins impudent.
Mon frère, sa sœur ! Tous les gens un peu sensés qui nous voient, de Daillens par exemple dit qu’il a cessé de venir depuis que je me suis définitivement posée en sœur, qu’il ne venait que pour ça.
Je me suis abominablement trompée... le champs des conjectures est ouvert. Qui sait, peut-être m’aimait-il ? (à coup sûr plus que Julia Acard, jeune et charmante alsacienne etc.) mais un homme comme feu - Cassagnac qui me ressemblait beaucoup et du moment qu’il me ressemblait vous comprenez qu’un tel homme ferait plutôt... autre chose que de venir se risquer contre un adversaire de ma trempe qui suis aussi railleuse en dehors que sérieuse en dedans et qui paraît formidable tandis... bref j’ai joué un rôle qui m’a desservie.
Je me suis tristement trompée... et voyez-vous si j’en étais certaine, tout à fait certaine de m’être trompée... je serais bien malheureuse.
J’adresse la lettre à la Rédaction du « Pays », car je pense qu’à la rue de Boulogne le Défunt ne la recevrait pas, sa femme et lui ont sans doute changé...
Robert-Fleury a été très content de nouveau.
J’ai été chez les Gavini où il y avait la chanoinesse de la dernière fois.
Après j’ai pris ma leçon de harpe et me suis amusée à rire du vieux bonhomme de professeur. Après j’ai pris du thé et mangé des framboises. On ne peut pas manger autre chose par ces chaleurs.
Multedo devait nous accompagner au concert de l’Orangerie où chantent les bohémiennes de Moscou, mais il pleut nous restons chez nous; je déploie toutes mes séductions, je chantonne avec la guitare, je soupire de vieilles tendresses avec la harpe, je me pose, je cause, je me moque, je dis des choses touchantes... Enfin le jeune homme, ce superbe Multedo, cette Rose, car Multedo est une Rose, maman ne le croit pas, mais je vous l’affirme, la Rose part un peu rassurée.
rayéNous avons jugé le Défunt. La Rose a dit des choses assez justes du Défunt sur lequel nous avons causé. C’est vrai, feu- Cassagnac est un polémiste et un pamphlétaire des plus remarquables. Un orateur déjà distingué mais fort surtout par ses interruptions qui le rendent l’homme le plus [la suite manque]
Naturellement on a parlé du Défunt et la Rose a dit que Mme Gavini avait cru que j’en tenais ... mais qu’il l’a vite rassurée.
— Et pourquoi cela Monsieur, pourquoi ne serais-je pas folle de Paul de Cassagnac ?
— Parce que vous ne pouvez aimer que vous-même.
— Mauvaise raison. Cassagnac n’est pas tout le monde, c’est un homme célèbre...
— Pardon, il est connu mais il n’est pas célèbre... M.Thiers était un homme célèbre.
— Pardon, c’était un grand homme.
— Qu’a-t-il produit pour être un grand homme, avec tout votre esprit vous ne sauriez me le dire. M. Haussmann est un grand homme, M. Rouher, ils ont produit eux !...
— À ce compte-là Messieurs les architectes du Trocadéro seraient de grands hommes aussi.
Là-dessus Multedo apprécie feu Cassagnac. Comme journaliste c’est un polémiste et un pamphlétaire des plus remarquables. Comme homme du monde... ce n’est pas un homme du monde...
— Pourquoi ? Je le trouve très-bien élevé, parfaitement instruit; un esprit des plus rares; un tact parfait. Quant à certaines libertés, certaines choses à lui... Mon Dieu il me semble que cela lui est bien permis...
— Mais regardez-le... d’ailleurs...
— Oh ! Monsieur je vous en prie ne vous interrompez pas. On peut tout en dire sans être taxé de médisance, il appartient au public. Vous disiez ?
— Qu’il n’est pas distingué... voyez sa tournure, son cou, son visage...
— Ah ! vraiment, mais c’est bien heureux qu’il ne ressemble pas aux messieurs distingués. Mais ceci est une niaiserie. qu’en dites-vous comme orateur ?
— Eh bien, dites, la main sur la conscience, auriez-vous épousé cet homme ?
— Mais oui.
— Oh ! cette fois-ci pardonnez-moi mais ce n’est pas la vérité.
— Je vous l’affirme.
— Et moi je vous jure que non, et je vous jure que vous... mentez !
Les hommes ne croient jamais quand on leur dit la vérité.
— Mais dites Monsieur, et comme orateur qu’en dit votre parti ? Qui est votre héraut , qui porte la parole, qui vous défend ?
— Sans doute comme bonapartiste on ne peut nier..., comme orateur il a une grande valeur... seulement, il n’est pas ce que beaucoup de gens s’imaginent. Cassagnac n’est pas le téméraire, l’écervelé qu’on croit. Ce homme-là n’a jamais bouilli de sa vie. Tout est calcul. C’est un rôle qu’il s’est imposé et qu’il joue d’une façon vraiment supérieure. Ce qu’il a au suprême degré et ce qu’il faut admirer c’est un sang-froid admirable qui ne s’est jamais démenti. Quant au courage ...
— Oui, quant au courage...
— Eh bien, on ne peut le nier tout à fait. Il a eu dix-sept duels et il lui est arrivé d’avoir affaire à des gens qui tiraient mieux que lui. Pourtant il est aussi adroit que courageux, adroit et profondément méridional. Ainsi il lui est arrivé de se tirer d’affaire tout à fait merveilleusement avec Clémenceau et un autre. Se battre avec eux c’était marcher à une mort certaine et s’il était le Téméraire de la légende il ne réfléchirait pas, mais il s’est dit : je suis un garçon connu, j’ai un beau chemin devant moi, les femmes me... favorisent... Eh ma foi il ne s’est pas battu et ce qui est le merveilleux c’est que tout le monde lui a donné raison ! Mais moi je le blâme en ceci parce que derrière l’insulte il faut qu’on puisse trouver une poitrine toujours.
Il a insulté et il n’a pas voulu se battre mais je le répète il s’est arrangé de façon à être approuvé de presque tout le monde.
— Ceci prouve qu’il n’est pas l’audacieux et l’écervelé que l’on dit, mais en vaut-il moins ? Et ne serait-il pas franchement... bête, s’il n’y regardait pas à deux fois avant de se laisser supprimer par un imbécile qui rendrait ainsi un fier service à ses ennemis. Il n’est pas fou, non, mais vous êtes convenu vous-même qui êtes tout au plus juste pour lui, qu’il est courageux.
— Ça oui.
Eh bien ! Maintenant est-il un homme politique ? Cela dépend du point de vue. Mais je crois que sérieux ou bouffon, bon ou mauvais il en est un. Est-il un homme d’État ? Pas encore mais il a tout ce qu’il faut pour le devenir. Et il le deviendra. Un homme de cette intelligence ne peut faire autrement. À l’heure qu’il est il est entré dans sa seconde manière. La première lui a ouvert un chemin superbe mais s’il y était resté plus longtemps il n’aurait été qu’un tapageur. Tandis qu’en entrant dans la vie sérieuse dès à présent il y apportera l’amusant de l’autre et lui imprimera ainsi un cachet particulier. Qu’importe le physique de Mlle Acard; sa dot lui assure le repos nécessaire pour se bien poser et pour travailler.
— Et je crois qu’il travaillera beaucoup et qu’il apprendra tout ce qu’il ne sait pas et deviendra un véritable homme d’État..
— Je n’en doute pas; cela donne à ses ennemis des inquiétudes vives.
Le duc de Padoue et M. Rouher m’ont trouvée charmante.
Il aurait pu se marier avec une charbonnière quelconque très riche mais cela aurait eu trop l’air de se vendre. Ce mariage est d’une habilité extraordinaire, s’il n’est pas l’effet de considérations vulgaires; on connaît peu les Acard, ils sont assez honorables. À la rigueur c’est presque une union désintéressée tellement elle est banale, ordinaire.
Popaul savait mon triomphe avec Rouher et il allait retourner avec nous et Gavini lorsqu’il l’a appris et c’est ce qui l’a fait filer à cause de Mme de la Valette. Le mariage était déjà décidé.
Multedo dit que mon caractère est celui de Popaul et que c’est pour cela que je l’admire.