Vendredi 19 avril 1878

Nous allons à l’église où je pèche beaucoup parce que je ne puis m’empécher de penser que la soirée passée à l’opéra avec Multedo aurait pû être que serait-ce donc si s’avait été avec Cassagnac ! me disais-je au lieu de prier. Il m’avait donné le numéro de sa loge à l’oreille et j’avais promis d’y aller et de souper avec lui chez Voisin... sans aucune espèce de Mme de Dailleurs je vous assure. Et rien ne l’aurait empêché si Mme Berthe Lancaster n’avait ôté son masque ! Pensez seulement ! A cette soirée, cette nuit et puis tout ce qui aurait pû s’en suivre.
Mais, ce serait lui au lieu de Multedo.
en travers
Voyez-vous comment j’estimais cet homme ! Dina avait bien raison de dire que je le croyais plus qu’un homme. J’emploie des expressions très rouées et je suis d’une innocence exquise. C’est que je l’aurais fait comme je le disais, aller souper masquée avec Cassagnac. J’avais une confiance !! Et je l’aurais amener au dessus de toutes ces craintes vulgaires, je m’estime trop pour craindre quoique ce soit même au bal de l’opéra, même à souper, même la nuit. On dit pourtant, Dina dit que ce serait affreux parce que Cassagnac n’est pas du tout un dieu de pureté... Moi je le croyais et je le croirai encore.
Et vous croyez lugubres crétins et vous croyez que c’est quelque chose qu’on oublie ! Et là-dessus me voilà priant le bon Dieu de m’arranger cette affaire. En sortant maman parle avec la princesse Karageorges et son fils, qu’on a rencontrés à Nice et à Ostende et qui semblent vouloir continuer la connaissance. Il est bien entendu que je pose, autrement je ne déchirerais pas vos oreilles en me déchirant l’âme à propos de ce masque qui restera une des grandes colères de ma vie. Misérable femme !
Blanc a dîné et puis comme maman était occupée ailleurs, Dina, lui et moi causons au salon et Dina continue son rôle d’amoureuse de Cassagnac dont nous parlons d’ailleurs tout le temps presque. A présent ils jouent au piquet, je m’étais endormie sur un canapé à la suite de cette conversation intéressante. Il paraît que Cassagnac est un homme qui pleure à l’occasion. Et Blanc ajoute que ces hommes-là ont généralement un succès fou. Je le sais. Dina racontait toujours ses fantaisies alors Blanc a dit qu’elle se montait la tête par blague et que d’ailleurs Cassagnac aussi a un caractère à s’imaginer n’importe quel amour et à le cultiver au point d’en faire un vrai.
- Vous ne saurez jamais à quel point sous de certains rapports il est enfant et naïf, comme sous d’autres il est malin... le plus malin et le plus fort des hommes. je me laisserais couper deux doigts pour le voir pleurer. Ce qui est certain c’est que la Polonaise est une bêtise.
Dites-donc ce serait amusant de s’imaginer un grand amour... je l’étudierais aussi bien que le mieux réussi de mes dessins, je chercherais les plans, la construction les demi-teintes, l’effet général enfin ! Ce serait serré comme un Holbein auquel on me compare. Demain je vais communier, eh bien il me semble qu’en ce moment suprême si je demandais quelque chose à Dieu Il me l’accorderait. Au premier abord j’eus l’idée de demander que je ne le dirai pas, vous le savez.
Puis ayant pensé que ce n’était pas assez sérieux je voulais demander de devenir un grand peintre... et la dernière idée c’est de demander de me marier magnifiquement et au plus vite. Eh bien, non, je lui demanderais la première chose, parce que j’en serais fière devant tous ceux qui m’entourent et que je suis assez vaine pour préférer cette misère, à une gloire universelle... Attendez ! Pas du tout, cette chose n’empêchera pas la gloire, et remarquez que je ne choisis pas entre les deux, je désire l’une et je m’attends à l’autre. S’il s’agissait de choisir entre les deux je n’hésiterais pas, vous le savez bien et donnerais tout pour mon orgueil, pour ma gloire enfin ! C’est entendu, je le Lui demanderai demain et en un moment pareil Il ne pourra faire autrement que de me l’accorder. 1880. D’épouser Cassagnac.
Blanc m’a dit une dure vérité. Les hommes a-t-il dit, sont plus poltrons que vous ne croyez. Ils ont peur d’une femme trop forte. Mais il y a toujours moyen d’arranger les choses, ajouta-t-il comme je me récriais, on se rattrappe en faisant voir que la déesse descend de son piédestal pour un simple mortel... qui en est tout naturellement flatté.
C’est égal, je le demanderais au Bon Dieu demain-même et nous verrons.