❦
Jeudi 21 mars 1878
Hum...! hum. Vous savez que je n’écris plus toutes mes pensées ?J’avais demandé des billets pour Versailles ailleurs et comme l’on tardait à m’en envoyer j’en ai demandé aujourd’hui à Cassagnac, et quel n’a pas été mon ennui lorsque deux heures après avoir envoyé ma pétition je recevais avis d’ailleurs qu’on m’enverrait les billets.
Berthe est venue pour me dire que le comte Multedo l’a redemandé en mariage et comme elle l’avait encore refusé, il lui dit qu’il irait faire la cour « à cette demoiselle russe ». Pauvre fille ! pour que je crois cela il fallait cacher son dépit l’autre soir et ne pas avoir l’air qu’elle avait en me parlant aujourd’hui. Ainsi, c’est vexant. Pensez-donc dimanche elle me raconte combien Multedo est à elle et mardi... oh ! fi.
Dieu que je lui en veux à cette fille ! Je ne la déteste pas elle-même, car quoi qu’on me fasse de mal ou de bien mes sympathies ou mes antipahies sont irréfléchies et irrévocables. Mais je lui en veux. C’est son action idiote et méchante qui a été la cause et le commencement de ce qui fait que Cassagnac est perdu... à moins de miracle.
Elle m’avait mise dans une position si fausse, si tendue, si pénible que je n’y pense qu’avec rage et cela va croissant et j’y pense souvent.
Une soirée délicieuse. Nous sommes allées voir « Joseph Balsamo » qu’on vient de monter à l’Odéon. Je connais le roman comme toutes les œuvres principales d’A[lexandre] Dumas dont je raffole absolument.
On avait envoyé deux dépêches d’invitations pour ce soir, une à Cassagnac, l’autre à Blanc. Aucun n’est venu.
Ah ! Berthe.
Maintenant je voudrais bien ne pas m’attirer des soupçons en faisant quelques réflexions, mais avant...
Oh ! tenez cette Berthe. Ça aurait pu être si amusant ! Nous avions fait un pacte platonique, le monsieur ayant parlé d’amour d’une façon inoffensive et charmante.
Vous voyez bonnes gens, ça revient au même ! Quand je ne gâte pas, une autre gâte pour moi.
C’est décourageant. Mais la charmante Anglaise... misérable !
Je me fâche pour si peu... Si peu ! Vous êtes bons vous ! Un homme qui a eu seize duels, c’est si peu ! Et ce caractère magnifique, ce courage, cet aplomb, cette intelligence et ce talent auxquels ses ennemis eux-mêmes rendent justice. C’est peu ! Mais il y a de quoi intéresser et rendre folles cinq mille femmes, les... douze mille femmes dont il parlait l’autre soir.
Et le magnétisme ? C’est peu ! Pardieu messieurs et mesdames, c’est peu ! c’est-à-dire que c’est même très dangereux... Et je suppose que si l’on avait de l’affection pour un tel homme ce serait fort grave attendu que cette affection serait fondée et justifiée de la façon la plus éclatante et qui n’aurait rien de commun avec les caprices que l’on a pour des hommes parce qu’ils ont une figure qui vous plaît.
D’ailleurs qu’est-ce que toutes ces choses ? et comment puis-je parler de ce que j’ignore ? Pourquoi me disais-je amoureuse de Larderel ?
L’étais-je seulement ? C’est écrit. Si cela ne l’était pas je ne le croirais pas, à présent que je n’ai qu’une admiration excessivement bornée pour mon cher Alexandre. Ses 300.000 francs de rentes, réelles ou imaginaires étaient un de ses grands attraits bien qu’il m’eût réellement troublée l’autre soir à la gare et me fût ensuite plus agréable qu’aucun autre, de sorte que je vais toujours tâché de me dissimuler qu’il avait les dents doublées et plombées et mauvaises. Ce seul défaut est suffisant, sapristi.
Maintenant, honni soit qui mal y pense, Cassagnac, j’en parle comme d’un exemple, et bien on peut se monter la tête par dessus tout pour cet homme sans l’avoir jamais vu. Je crois aussi que d’autres femmes que moi pourraient se la monter rien qu’en le voyant sans rien savoir de son esprit ni de sa vie. J’espère que voilà un compliment qui plaira à ses descendants !
Pour moi il n’est pas dangereux et vous allez voir pourquoi. C’est parce que je ne le trouve pas parfait. Un homme qui a des maîtres, qui n’agit pas pour lui-même ne pourra jamais me passionner entièrement.
S’il était républicain il serait déjà président et ce serait une toute autre affaire, mais... étant avec la majorité il n’aurait plus cette situation intéressante qui consiste à lutter seul contre tous, à ne jamais être intimidé, ni effrayé. A garder le dessus et à se moquer des autres. Bah ! il s’arrangerait de façon à ne rien perdre tout en étant avec la majorité, c’est-à-dire à sa tête, et c’est la minorité qui serait raillée et cravachée au lieu d’être comme elle l’est maintenant opprimée par le nombre.
Je ne puis plus avoir de caprices et des amours, même comme pour Alexandre.
Quant à l’Amour vrai, je ne vois personne. Don Carlos est trop bête.
dans la marge
en travers J’ai dit tout ce que je pense.