Lundi 29 octobre 1877

Nous recevons du commandeur le billet suivant :
Mademoiselle,
[Mots noircis : Je viendrai avec plaisir ce soir à six heures, chez vous. L’ours est très chic.
Votre tout dévoué Marcuard.
Nous l’avons donc ce soir ainsi que la trinité de Mme Doubelt, et des Perrières à dîner. Et le soir Vasconcellos et Zurlo. J’ai beaucoup causé avec des Perrières qui me dit que je suis un bébé. J’aime quand on me dit bébé. J’ai la figure d’un bébé et pas bête avec ça. Après dîner la générale et Walitsky se mettent à jouer et sur l’ordre de la première Alexandrine s’empare de Marcuard et lui impose le piquet, au reste il s’en est assez bien trouvé, je crois.
Bref me voilà avec Zurlo et Vascancellos sur les bras. Ils louchent tous les deux. J’ai fait mon devoir envers leurs charmantes figures et me suis tout le temps réfugiée auprès du duelliste qui est un bon garçon très maigre.
C’est à souper et lorsque les dames furent parties que j’ai eu une grande explication avec le Suisse... à propos je lui ai présenté la baronne comme la jeune harpiste. Donc, faisant de mon mieux le bébé je m’assis et Marcuard tout près de ma chaise, moi m’appuyant sur le dossier de ma chaise qui nous séparait. Pendant le souper par plusieurs demi-mots et plaisanteries sur Sorrento, des airs entendus et des allusions que je ne comprenais pas, Marcuard m’a exposé son désir de s’étendre sur cette grave question.
- Je vous questionnerai là-dessus, lui disais-je en riant.
Et en effet je l’ai questionné et il m’a questionnée. Je ne sais déjà pourquoi il avait une si grande envie que je me réhabilitasse.
Je commençai par Sorrento, il en savait aussi long que moi mais avec des garnitures fabriquées par Melissano, garnitures que je supprimai et dis presque toute la vérité en supprimant aussi mon attendrissement et en me moquant de ce qui m’a fait tant de mal. Et puis je disais : -« N’est-ce pas que c’était vilain, n’est-ce pas que c’était honteux ! Je ne comprenais pas !! Non, vous ne pouvez pas comprendre cela ! Mais moi à peine sortie de l’œuf, du nid maternel... enfin... je ne pouvais me faire aucune idée. Mais on ne le comprenait pas, naturellement. J’agissais n’y comprenant rien et l’on a pu dire que je m’étais promenée le soir dans un jardin... »
- Vous en pleurez ? demanda-t-il moitié riant.
- J’en ai pleuré, répondis-je sérieuse.
- Oh ! vraiment.
- Oui ! c’est que je n’avais idée de rien. Vous savez c’est maintenant seulement que j’ai compris tant de choses !...
Je lui racontai mes suppositions sur ce qu’on supposerait.
- C’est un misérable que votre Alexandre ! - dis-je et comme c’était beaucoup, je lui racontai tout en répondant à ce qu’il me racontait à moi, presque tout, tout à mon avantage mais avec tant de naïveté, de vérité que je ne saurais écrire cette plaidoirie magistrale et vraiment habile. Parfois j’hésitais de mentir, je déteste mentir, et mes hésitations étaient comme des hésitations d’une toute autre nature. Il peut comprendre ce que j’avais inventé pour Rosalie. Il en fut content.
C’est qu’il était inquiet, mes suppositions étaient justes, mais il assure qu’avec Larderel ça n’avait pas de conséquence. J’ai eu soin de le préparer à tout. A Cancello, à Monaco, au bal masqué, à notre explication, aux lettres, et à ma dernière réponse concernant l’orthographe à tout, mais si bien que j’en ressors blanche et pure comme un ange... Je m’en étonne et regrette de ne pouvoir l’écrire. C’est très curieux.
Il voulait beaucoup, mais beaucoup savoir tout cela à fond, j’ai eu l’air d’avouer peu à peu et en réalité je m’avançais avec précaution, car il aurait pu le mal prendre. Il m’a tout raconté de Florence où l’on disait qu’il était mon fiancé.
- Vous savez, sa mère et la sœur et tout le monde ne faisaient que me demander de vous et si je croyais que ce serait un beau mariage pour Alexandre... la comtesse le désirait tant, vous savez. La jeune fille est charmante et tout cela. Puis au Skating aussi et partout. Vous vous souvenez comme ils vous regardaient...
- Oh ! oui, moi aussi je les regardais beaucoup Mme de Mirafiore est si adorable.
- L’autre soir ils y étaient pour cela et on me questionnait toujours, si la Famille était comme il faut et si ça pouvait aller... J’ai répondu que la question n’était pas là, mais qu’il fallait avant tout savoir si la jeune fille consentirait. Alors on m’a tourmenté pour savoir ce que vous diriez et j’ai toujours dit... ai-je eu tort ?
- Quoi ? !
- Que je ne le croyais pas. Ai-je eu tort ?
- Oh ! non, non, vous aviez bien dit.
- J’avais raison ? ?
- Oh ! oui, je crois bien.
- Alors je ne me trompais pas ?
- Mais non, mais du tout. Je suis très contente que vous l’ayez dit. C’était, c’est la vérité.
- C’est ce que j’ai toujours pensé. Parce que... cela ne pouvait pas être, je me disais que Mlle Bashkirtseff en rit, c’est une extravagance de sa part ?...
- Oui... oui sans doute.
- Un moment j’ai même été assez inquiet... c’est lorsqu’il est allé à Nice. On avait fait courir le bruit que vous étiez fiancés à Naples, on le disait à Florence mais je savais à quoi m’en tenir... Mais quand il est allé à Nice j’ai pensé que c’était une affaire conclue et alors me souvenant de ce que je vous en avais dit... Dans tout ce que j’ai dit j’ai été sincère mais enfin, c’était du mal. J’avais peur que vous ne me prissiez pour un jaloux, un brouillon... de même que la comtesse à qui j’avais toujours dit... que Non et non.
- Etes-vous rassuré à présent ?
- Oui
Je n’avais rien changé à l’histoire excepté ceci : Alexandre m’a vaguement parlé de... que si un jour... enfin.
- Que si ? ?
- Oh ! c’est difficile à dire.
- Voyons.
- Je ne peux pas !
- Que si un jour il se mettait à vos pieds ?... est-ce cela ?
- Non ! oui ! je ne sais pas, j’ai oublié.
- Alors c’est bien cela, et vous l’avez remis à sa place ?
- Je crois bien, c’est-à-dire.
Et dans ce genre le reste.
- On disait que vous étiez amoureuse de lui.
- Vraiment.
- Vous aviez donné lieu de le croire.
- Oh ! comment ?
- Mais... à Sorrento, le soir, Melissano qui était là.
- Oh ! vous avez raison, oh ! c’est vrai ! J’étais si... bête alors. Est-ce que j’avais idée des promenades avec des messieurs, d’excursions, de pique-niques ! Le croiriez-vous, Monsieur, il y a eu des choses que j’ai laissé passer et que je n’ai comprises qu’ici à Paris. J’étais enfant ou sotte, je ne sais plus...
- Et c’est au jardin que vous l’avez remis en place ?
- Pourquoi, pour quoi ?
- Il vous avait dit que... enfin, je vous adore, je vous aime.. etc. et alors vous d’un air très froid vous lui auriez dit : Eh bien Monsieur si vous m’adorez, vous savez ce que vous avez à faire et à qui vous adresser.
- Et lui ?
- Et il aurait été interloqué...
- Non, ce n’est pas vrai, cela n’a jamais été.
- Et c’est tout ? ?
- Mais oui Monsieur.
- Vous n’êtes pas sincère.
- Oh ! c’est vous qui me le dites !
- Vous ne dites pas tout...
- Quoi alors, voyons, Monsieur, ne me tourmentez pas, tirons tout cela au clair et vite !
- Il avait osé... vous prendre la main, vous baiser !...
- Et puis ?...
- Vous baiser le pied je ne sais pas, moi... enfin.'
- Vous l’avez vu ?
- Non, c’est Melissano.
- C’est justement là qu’est le mal, c’est ce qui m’a fait pleurer comme une folle quand j’eus compris... Ecoutez ! J’étais malade... vous savez comment j’étais; et au surplus je vous répète je ne me rendais pas bien compte. Nous nous promenions...
Je raconte la conversation que j’eus avec Alexandre, en modifiant quelques nuances, le Suisse en rit, il rit de la fatuité de Larderel.
- Et alors ?...
- Et alors il m’a baisé la main, par surprise... oh ! tenez c’est affreux... c’est honteux, c’est mal je le sais ! Aussi j’ai été misérable et furieuse...
Quant au pied c’est un mensonge et un vilain. J’étais assise sur le premier degré de marbre et lui plus bas... et à un moment donné il a fait le mouvement de se baisser comme s’il voulait mieux voir la pointe de ma pantoufle qui se voyait... car en vérité, Monsieur, je ne crois pas qu’on puisse oser une pareille chose...
- C’est défendu ?
- Mais je crois que oui...
- Et par surprise ?
- Il n’aurait pas osé !
- Il l’a osé...
- Il en a eu l’air, je ne veux pas admettre qu’il ait été à ce point oublieux de tout, la main suffisait... Attendez, je sais que ce n’est rien devant tout le monde, dans un salon, en Russie c’est même l’usage mais dans ce jardin, mais par surprise... et le pied !
- Il faut demander permission ?
- Pour le pied ? - et je me mis à rire.
- Oui.
- Non, ce n’est pas la peine, on sait d’avance qu’on sera rejeté et l’on n’ose pas.
- Même demander ?
- On sait la réponse d’avance. Non, Monsieur n’est-ce pas que tout cela était très mal...
- Mais je vous assure que non, cela vous a même fait du bien...
- Oui, parce que j’ai beaucoup appris.
- Non... mais parce qu’on sait à quoi s’en tenir et que si jamais quelqu’un s’avisait de prononcer une parole sur votre compte je lui fermerais la bouche en disant : Arrêtez ! Je connais cette personne mieux que vous et voici ce qu’elle a fait dans telle et telle occasion.
- Tout de même c’est ennuyeux, ils sont tous détestables.
- Bref, vous vous querellez avec tout ceux de Naples excepté moi.
- Vous, jamais et ça ne peut pas changer n’est-ce pas ?
- Non, certainement.
- Oh ! c’est affreux quand j’y repense...
- Sur quelle main ?
- Sur celle-là... je le sens encore là sur la peau et je voudrais le gratter ! jusqu’au sang.
- Est-ce celle-là ? demanda le plus beau de tous les Marcuard en se levant et en me prenant la main droite.
- Je fis oui, de la tête et il déposa un baiser sur l’endroit supposé...
- Ah ! dis-je moitié riant et moitié sérieuse, c’est lavé à présent !
C’est quand il m’a longuement parlé des projets de ma mère chérie, de ma famille, que j’ai écouté dans un ravissement complet.
Il est sept heures du matin, je ne sais si j’ai oublié quelque chose... Non, rien, qui sait. J’ai sommeil. Ce Suisse qui en remuant ce vieux tas de cendres a fait jaillir quelques étincelles, ce Suisse est un mauvais ami pour Alexandre. Mais il m’a fait plaisir ce soir.
Dieu ! pourquoi n’a-t-il pas épousé Dina !....
dans la marge
en travers Mais ce Marcuard parait bien s’intéresser à moi ! 1880.