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Mercredi 8 août 1877
(Marie a noté Mer.8 et jeudi 8, mais a rectifié par la suite)Depuis mes bains d’air je ne mange plus; effet absolument opposé à celui qui se voit d’habitude. Pendant qu’on est enfermé dans la cabine il est impossible de lire des bêtises, je me partage entre une physiologie et un livre d’histoire romaine au Vème siècle. Cela dure deux heures. Ma tante et Hall lisaient des romans pendant qu’on m’a mise dedans. Oh ! oui je suis dedans...
Il n’y a rien d’étonnant si la femme à Gaston parle français comme une Française, sa mère est française (Fitz James) et son père est le duc Salviati second fils du prince Borghèse et de la princesse Borghèse née de la Rochefoucauld. Le fils aîné est le prince Borghèse actuel (père du fameux don Giovanni de Naples) et le troisième fils porte le titre de prince d’Allobrandini.
D’où je sais cela ? du « Journal d’un Diplomate » par M. d’Ideville. Cela et bien d’autres choses encore, qui me mettent dans des états à se briser le crâne contre la première borne venue !! Et moi je ne suis rien !!! O Envie, ô rage !!!
Si j’avais encore ma voix ! On pourrait... un grand talent ouvre toutes les portes.
Et dire que c’est la visite à l’ambassade qui a tout brouillé !!
J’étais enfant je croyais que partout cela se passait comme à Nice...
Presque tous les aristocrates de Rome ont épousé des étrangères, non seulement des la Rochefoucauld et des Branicki mais aussi des Américaines quelquefois pour leur argent, mais quelquefois aussi pour leur beauté.
Les arts ! mais pour les arts il faut aller en Italie ! Que ce soit inutile comme certaines gens prétendent, qu’on puisse s’en passer, bien. Mais pourquoi y vont tous les artistes, de tous les coins du monde. Que ce soit absurde si vous voulez, mais c’est tellement accepté que cela deviendrait de rigueur si même il n’y avait pour cela d’autre raison que celle des moutons de Panurge.
Et si l’on veut regarder de bien près, tout ou presque tout en ce monde est un effet d’imagination.
Et cet horizon sur la campagne et sur la villa Borghèse au premier plan, peut-on l’oublier jamais ? Et les bouquets de pins parasols jetés ça et là, les vieilles murailles d’Honorius, les aqueducs gigantesques !! Cet admirable paysage encadré dans ce ciel bleu foncé qu’on ne voit qu’à Rome; l’atmosphère tiède, un peu énervante; le parfum âcre des arbres verts, tout, jusqu’au roulement sourd des voitures du Pincio, jusqu’à ce silence plein de gaieté, de poésie, pénètre l’âme et se grave en un souvenir ineffaçable... les artistes qui ont eu le bonheur de séjourner longtemps dans ce coin béni ont éprouvé ces sensations de bien-être, de recueillement et de paix !
Je me suis habituée depuis quelques jours à l’idée d’avoir une lettre pour Florence et je crois que je ne l’aurai pas. Miss Smith va voyager cet hiver, mon Américaine l’a appris par la sœur de cette personne.
Ce fut comme un coup, et je dus aller prendre l’air sur le balcon. J’aurais donc assisté pour rien aux soupers de Hall ! Bêtise ! Si Julie pouvait se rencontrer cet été, ce serait peut-être cent fois mieux...
Oh ! tenez, je me hais, je me hais, je me hais !
Ce livre qui parle d’Italie je ne peux pas le lire, parce que tout le temps il me donne des froids et des chauds, des frissons, des larmes; c’est surprenant et stupide comme Emile.
Je suis arrivée à être soupçonneuse et superstitieuse jusqu’à la folie. Je pense que la sœur de Miss Smith m’aura vue ici et aura déconseillé à Hall de me donner cette lettre. Ensuite... J’ai fait sa connaissance un vendredi et celle de Paul de Cassagnac un lundi.
J’ai enfin vu le célèbre Worth, lui-même. Pendant que nous causions d’une robe tous les employés hommes et femmes, groupés autour de nous, écoutaient avec un respectueux ravissement.
Rémy a été chez nous, si tout le monde parlait comme lui je me ranimerais peut-être.
Je ne vis plus que pour venir consigner ici mes détestables impressions vingt fois par jour.
Je suis devenue esclave dans les moindres choses, je me pose des conditions, des nécessités absurdes : Fais ceci et telle chose arrivera, ou bien, si la personne qui ouvre la porte est une femme telle chose n’arrivera pas, etc. etc. etc !
Et je crois à ces stupidités ! J’y crois malgré moi !!
Je me dis que c’est insensé et j’y crois vraiment !
C’est comme depuis deux mois je me dis: Cesse de faire ton journal et la chance tournera ! Si je n’écrivais plus... je prendrais des notes en cachette de moi-même.
Ah ! je suis usée, perdue, finie, anéantie !
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