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Mercredi 18 juillet 1877
De Gonzalès père et fils que nous avons rencontrés déjà plusieurs fois s’élancèrent de leur coupé vers notre landau de sorte qu’il a fallu arrêter au beau milieu des Champs-Elysées et que ces deux Argentins nous exprimèrent leurs sentiments les plus exagérés et peut-être les plus sincères, en s’écriant qu’ils nous avaient cherchés dans tous les hôtels où nous avions l’habitude de descendre.Mais avant cela j’ai été voir les Boyd, c’est-à-dire faire ma cour à Mme Boyd.
La nièce de M. de Mertens, une jeune fille qui a exposé au dernier salon a dîné ici et quand les pensionnaires s’en furent au salon (qui touche au nôtre) je pus entendre clairement la voix de ma tante qui disait en réponse à quelque vantardise française sans doute:
- Mais Mademoiselle, pourquoi donc envoie-t-on les artistes français à Rome ?
rayé[Cinq lignes cancellées]
Note des éditeurs · note of the Cercle edition’s editors on the manuscript
[Une feuille enlevée]
En entendant cela je fus prise d’un réel désespoir et je me mis à pleurer. Et comme ma tante répétait de temps en temps les mots Rome et Italie cela me faisait tant de mal que je dus l’envoyer prier de ne plus en parler.
Cela vous semble une invention ou un caprice, mais je vous jure que c’est très sérieux et très vrai.
Ce seul mot, Italie ! me fait tressaillir et frissonner comme jamais aucun nom, aucune présence.
Oh ! quand est-ce que j’irai là !
Je ne sais pourquoi j’imagine qu’on ne me croit pas et alors j’assure, je jure et c’est tout en n’étant pas agréable, assez bête.
C’est que, voyez-vous, je veux changer, je veux écrire très simplement et je crains qu’en comparant avec mes exaltations passées on ne comprenne plus ce que je veux dire. Mais écoutez ceci, depuis Naples, c’est-à-dire depuis mon voyage en Russie, je tâchais déjà de me corriger et il me semble que cela va un peu mieux. Je veux dire les choses tout naturellement et si j’ajoute quelque figure ne pensez pas que ce soit pour orner, oh ! non, c’est tout bonnement pour exprimer aussi parfaitement que possible la confusion de mes idées.
Je suis si agacée de ne pouvoir écrire quelques mots qui fassent pleurer ! et je voudrais tant faire sentir aux autres ce que je sens ! Je pleure et je dis que je pleure mais ce n’est pas cela que je voudrais, je voudrais raconter tout cela... attendrir enfin !...
Cela viendra, et cela ne vient que tout seul; il ne faut pas chercher cela.
Non, écoutez je suis malheureuse !
Avant pour raconter le moindre trouble j’employais les plus grands mots... Ah ! en fait je m’ennuie ! Je ne suis pas française, moi !
Non, continuons avec patience, j’ai tout dit, je crois, oui, il est donc bien établi que mes exagérations passées ne se reproduiront plus.
Melle de Mertens en feuilletant mon album s’arrêta assez longtemps sur la photographie de M. de Larderel et demanda qui était cette belle figure si intéressante.
- C’est un petit monsieur de Florence, dis-je.
- Une bien belle figure, reprit-elle, fine, intelligente et distinguée.
En même temps je me souvins de l’orthographe de beaucoup de grands hommes, et entre autre celle du maréchal de Richelieu et je suis allée jusqu’à trouver mon billet final moins tranchant que je pensais, et surtout moins spirituel. Dans tous les cas mes très-chers, on n’en pouvait trouver de meilleur pour la circonstance, de sorte que je continue à être enchantée de notre correspondance, tant de sa première que de sa deuxième partie.
Je suis très sévère pour M. de Larderel et je pèse avec justesse scrupuleusement ses titres à sa nomination définitive par moi, de gentleman si non parfait du moins excentrique, fou et charmant.
Je n’ai jamais sérieusement douté de ses qualités mais à la longue tout s’efface et je retrouve volontiers les confirmations de ce que je savais il y a longtemps; et comme je disais souvent de lui : c’est un chenapan, une espèce de gueux, un poltron, un malheureux petit; je suis très contente de retrouver les traits pour lesquels je le nommais ainsi, chez des hommes qu’on dit tout à fait chic et grand genre, comme dirait Rosalie.