Journal de Marie Bashkirtseff

S'il y a quelque chose d'ennuyeux et de stupide, ce sont des robes dix fois de suite manquées. C'est-à-dire que je suis enragée.
J'ai enfin trouvé un hôtel que j'ai réellement envie d'habiter. C'est celui de la vieille princesse Radzivill, à l'avenue du Bois de Boulogne. Il n'y a qu'un étage, très haut, comme un palais italien, les dépendances et les offices admirables. Une cour magnifique que la maison entoure de trois côtés; l'entrée de la cour est dans une rue parallèle à l'avenue. Du côté de l'avenue il y a aussi une entrée par le jardin. On demande vingt-cinq mille francs par an. Donc cela doit être cinq cent mille francs à vendre. Si on pouvait échanger, arranger, tripoter cela avec, ou contre la villa ce serait un vrai bonheur.
Je suis si plongée dans mes rêves, c'est-à-dire dans ma seconde vie que vingt fois l'envie m'a pris de l'écrire. Ce serait stupide à raconter ! C'est-à-dire que je ne suis heureuse que là-bas et à chaque instant je me recueille, je reprends où l'on m'a interrompue et je continue. C'est que, voyez-vous, je me suis mariée de dépit au comte de Doenhoff, Alexandre de dépit devient amoureux de moi et sur un non décisif se tire un coup de pistolet dans la poitrine, au bout de quelques heures et lorsque j'ignore encore ce malheur mon mari succombe à un anévrisme ou apoplexie.
J'apprends le suicide d'Alexandre presque en même temps et je cours par une porte secrète jusqu'au Palazzo 19 (car nous sommes à Florence) me jeter aux genoux de la comtesse.
J'entre au milieu d'un tumulte bien naturel, je trouve la comtesse dans une chambre au fond de la maison, le courage me manque et je tombe à genoux sur le seuil de la porte en me dévoilant. Sans rien me dire elle me saisit par la main, je me laisse entraîner jusqu'au rez-de-chaussée et me trouve devant le lit où Alexandre est étendu sans connaissance mais vivant !
Je suis la première personne qu'il reconnaît ! Je m'échappe chaque nuit pour venir le veiller, sa mère est la mienne, elle m'aime comme si j'avais ressuscité son fils; en effet lui ayant dit par plaisanterie que je ne l'aimais pas, il eut quarante-huit heures de fièvre. Il va mieux à présent, cette nuit il a dormi la tête appuyée sur mon épaule pendant que je le regardais sans pouvoir en détacher les yeux, heureuse I!
Je pleure et je ris comme une folle.
Au bout de deux mois d'inquiétudes, de souffrances et de délices de le servir, je le vois assez bien pour sortir avec sa mère. Je le vois passer de ma fenêtre car je ne sors pas et suis sensée pleurer mon mari. Je ne reçois personne. Mais je dois aller à Berlin, l'emploi du comte à la cour m'y oblige, puis ses biens, son fils, car il a laissé un fils nommé Charles en honneur du prince de Prusse qui lui a servi de parrain. Alexandre me vient voir chaque soir, je le reçois dans un salon demi éclairé. Nous nous asseyons sur un divan et là nos mains unies nous causons ou nous nous taisons des heures entières comme deux fiancés...
Il connaît mes idées sur l'amour et sur l'honneur, il ne m'a pas dit un mot qui pût paraître vif à une vierge. Seulement lorsqu'au bout d'une heure de silence amoureux, divin, céleste, j'ose lever les yeux sur lui... je trouve ses yeux fixés sur moi avec tant de tendresse que je lui passe la main dans les cheveux en murmurant : Oui, je vous aime.
Nous séparer pour un mois me semble affreux, Blanche est si bonne qu'elle consent à venir avec moi à la campagne en Prusse pour donner à son frère le moyen de la venir chercher au bout de quinze jours. La comtesse sera si seule !
Gaston est mort, sa femme est retournée dans sa famille. La veille de mon départ, il est venu comme de coutume; nous n'avons pas échangé cinquante mots. Si je parlais je fondrais en larmes. Onze heures sonnent, je fais un mouvement.
- C'est impossible ! s'écrie Alexandre. Oh ! laissez-moi partir avec vous II
Je me retourne vivement et je vois qu'il pleure, la figure cachée dans le coussin de satin du divan. Si je disais un mot je ne partirais pas ou bien il resterait avec moi toute la nuit.
- Vous m'avez vu pleurer ! s'écrie-t-il, vous rirez !
Au lieu de répondre je saisis sa main et la baise. Il n'a pas le temps de la retirer, je me suis enfuie en lui indiquant la porte.
Je suis partie avec Blanche, beaucoup d'amis à la gare. La comtesse reconduit sa fille, Alexandre arrive avec Marcuard.
Au bout de deux semaines j'annonce à mes amies de Prusse qui pour me consoler viennent tricoter des bas chez moi, je leur annonce donc et en particulier à une vipère de vieille princesse que Blanche va partir et que son mari doit venir la prendre. Le lendemain il arrive ! Je suis surprise que ce ne soit pas M. de Mirafiore. On m'explique les raisons de cette substitution. Je me retire de bonne heure laissant le frère avec la sœur et disant adieu à mes Allemandes qui retournent à Berlin. Personne ne peut raconter les joies muettes de ceux qui s'aiment et se revoient ! Blanche s'est retirée et nous restons jusqu'à l'aube les mains entrelacées. Au moment de nous séparer il me baise vingt fois la main, je laisse tomber ma tête sur son épaule, il m'entoure de ses bras... je me dégage brusquement et me sauve lui imprimant sur le front un baiser brûlant.
Blanche ne part pas, c'était d'ailleurs convenu. Elle restera tout le temps que je resterai, je lui fais une petite scène tendre à déjeuner devant le maître d'hôtel qui est aux gages de la vieille princesse qui a un neveu à marier. Je me plains de rester seule, la princesse est partie, je vais donc mourir de solitude et de chagrin !
Alexandre s'en va, je lui dis adieu devant tout le monde pour ne pas faire de scène. Le fils de Blanche est avec elle, nous causons en voyant jouer nos enfants, le mien est toujours battu étant beaucoup plus jeune. Son fils a cinq ans, le mien deux.
Nous allons à Berlin, mes affaires sont réglées, j'ai été saluer les grands de ce monde L'Impératrice a été parfaite et m'a dit beaucoup de consolations en insinuant des idées dans lesquelles la princesse peut bien être pour quelque chose.
Me voilà libre de partir ! D'aller à Paris où je verrai qui je voudrai dans mon hôtel à un étage, haut comme un palais italien. Dina vient d'épouser un baron de Westphalie. Maman et ma tante sont à Nice. Mlle Collignon a été mariée et veuve vient remplir dans ma maison le rôle de gouvernante, d'amie, de seconde. Tout est pour le mieux. J'ai encore neuf mois de deuil ! Alexandre est revenu chercher sa sœur, nous nous rencontrons à Berlin, je suis si honteuse de mon baiser au front que je le rencontre toute confuse. Le soir nous restons longtemps ensemble, j'ai prié Blanche de nous tenir compagnie. Nous nous sommes quittées en pleurant toutes les deux.
Je suis à Paris. Nous n'avons cessé depuis mon départ pour la Prusse avec Blanche, de correspondre avec Alexandre par télégraphe.
Alexandre dit qu'il aime mieux cela que la poste parce que les employés corrigent l'orthographe. Il signe Violet et moi Violette. Tous les jours j'en reçois une corbeille. Ce soir je suis presque tombée de joie lorsque ma mère arrivée depuis hier est entrée chez moi en m'annonçant qu'il est là ! Il est venu faire visite à Mme Bashkirtseff. Je ne reçois personne, le neveu de la princesse est à Paris. C'est une passion allemande ou le désir de dorer son blason avec mes malheureux cent mille francs de rente.
On l'annonce, je me sauve, il ne trouve au grand salon que ma mère et M. de Larderei. J'arrive et salue ce dernier comme si je ne l'avais pas vu, le prince s'en va satisfait au café Riche où il boira huit bocks de bière.
Alexandre vient tous le soirs, il passe par le jardin, je lui ouvre la porte.
Je peins beaucoup, je finis le portrait de Blanche en madone avec nos deux enfants, sujet battu mais ces trois figures étaient idéales je n'ai pas pu résister. D'ailleurs j'ai exposé et on assure que j'ai du talent. Un Anglais m'a offert vingt mille francs [pour] une tête de vieillard pleurant devant le portrait de sa femme. Je chante aussi en m'accompagnant de la harpe. Je porte un deuil ravissant. Maintenant qu'il fait chaud ce sont de longs habits de crêpe qui me moulent toute entière, aux premiers froids je prendrai des robes de velours noir à la Robespierre.
Ce soir nous avons longtemps causé, de ma main ses baisers montèrent jusqu'au coude; endormie, amoureuse, languissante je lui abandonne mon front, mes cheveux. Il cherchait mes lèvres je me recule brusquement.
- Pardon, dit-il doucement, pardon, Marie; mais pourquoi... ne le prenez pas comme un reproche, vous en êtes capable, pourquoi vous évitez mes lèvres... vous... vous ne m'aimez donc pas... ou bien... je ne comprends pas pourquoi le front, les yeux, les mains et jamais les lèvres ?
Il semblait très embarrassé en disant cela, il avait un tas de peurs, de confusions. Ces paroles sembleraient ridicules ailleurs et entre d'autres amoureux que nous qui pensions tout haut et étions arrivés à cette sublimité de l'amour où le ridicule n'atteint plus.