Mardi 29 mai 1877

De temps en temps j’avais envie d’effacer mon appréciation d’il y a deux ans sur la Vénus de Médicis. J’avais un peu oublié la statue et j’étais un peu honteuse de mon jugement barbare, lorsqu’en lisant les voyages d’Alexandre Dumas j’ai trouvé que cet homme d’esprit était du même avis que moi. Je suis très flattée d’avoir dit la même chose deux ans avant de lire la “Villa Palmieri”. J’ai horreur d’usurper et si mes registres n’étaient pas en si bel ordre on pourrait dire que je débite en détestable français des idées volées dans toutes sortes de livres.
Pendant que Laurenti était chez nous, on apporta une lettre du comte F. Caracciolo. Ce brave garçon ! Une épître excessivement fleurie mais bonne au fond et avec une orthographe tellement fantastique que j’en ai ri comme une folle avec Laurenti. Caracciolo écrit à Madame ma mère, pas à moi.
Rosalie dit qu’Emile déteste la Collignon pour les cancans qu’elle a débités sur son compte avec les Sapogenikoff, cancans qui auraient brouillé ses affaires ici.
Il est vrai que Collignon a toujours fait fi du jeune châtelain, quant à son chagrin... je ne m’en rapporte pas beaucoup à Nègre le cocher.
Maman prétend que quelles que fussent ses pensées à notre égard, et sa conduite, cet homme si volage n’a jamais aimé vraiment que moi, peu importe la durée de ce sentiment véritable. A tant d’assurance je ne sais que répondre et peu m’importe à présent.
Plus j’avance vers la vieillesse de ma jeunesse, plus je me recouvre d’indifférence. Peu de choses m’agitent et tout m’agitait, de sorte qu’en relisant mon passé, j’accorde trop d’importance aux bagatelles en voyant comme elles me faisaient bouillir le sang. La confiance et cette susceptibilité de sentiment qui est comme le duvet du caractère ont été vite perdues. Je regrette d’autant plus cette fraîcheur de sensations qu’elle ne se retrouve jamais. On est plus calme mais on ne jouit plus autant. Les déceptions ne devraient pas m’arriver si vite... si je n’en avais pas eues, je serais devenue quelque chose de surnaturel je le sens.