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Mercredi 9 mai 1877
Vous vous souvenez que Larderel avait porté pendant deux jours mon petit peigne ? Eh bien c’est cela qui a tout brouillé. D’ailleurs, nous ne sommes pas brouillés parce que je lui ai donné ce peigne, mais je lui ai donné ce peigne parce que nous devions nous brouiller... tout de même... voyez ce que c’est... Sur le premier papier sur lequel je lui avais donné mon adresse était peint... un oiseau bleu très pâle s’envolant dans les nuages et laissant derrière lui un cœur plus pâle encore à moitié effacé, avec ces vers de “Paul et Virginie”:“L’oiseau s’envole Là-bas, là-bas, L’oiseau s’envole Et ne revient pas.”
L’air de ces paroles est si triste à lui tout seul qu’il suffit pour porter malheur.
Ce sont des présages.
J’aime visiter les monuments et les curiosités lorsque l’envie m’en prend, comme l’envie de manger ou de dormir. Visiter à l’anglaise... hum. Ainsi aujourd’hui j’ai vu le palazzo Vecchio, ce témoin des grands actes politiques de la Toscane... et à présent infesté par un tas de plumitifs qui n’ont rien d’artistique même dans le sens du patriotisme.
Ce qui est curieux c’est l’église de Santa Croce avec ses tombeaux de tant d’hommes illustres... Depuis que j’étudie plus Dante, je le trouve vraiment miraculeux et ce n’est pas parce que tout le monde le dit, on le disait toujours et moi je ne le dis qu’à présent; cela prouve que je l’admire vraiment et que je ne suis pas l’opinion arrêtée. Nous avons ensuite parcouru les places remarquables, je suis descendue voir de près les statues, les fontaines.
dans la marge
en travers Je suis allée voir les maisons de Galilée, de Machiavel, d’Alfieri, de Benvenuto Cellini, etc. de plus en plus respectueuse et enthousiaste envers la ville qui renferme tant de gloire, tant d’art, tant de beautés. Cet animal de Demidoff me rend envieuse ! Et le Dôme.
J’ai enfin vu le plus grand peintre de Florence, Gordigiani. Il fait des choses ravissantes mais il ne m’a pas enthousiasmée. Nous avons causé arts, beauté, peinture surtout. Je lui ai parlé de faire mon portrait, il a fallu montrer mes mains, mes cheveux. Mon teint et mes cheveux le ravissent. Nous lui avons donné rendez-vous pour demain matin.
Gaston de Larderel et sa femme étaient aux Cascines en four-in-hand et m’ont beaucoup regardée. Je suis d’ailleurs un objet d’attention pour toute ma famille qui m’est, soit dit en passant, excessivement sympathique. Je ne sais si c’est à cause de... la parenté.
Nous avons vu Marcuard avec promesse de se revoir au Skating, c’est mercredi.
Gaston ressemble, non il ne ressemble pas mais il y a quelque chose dans le regard, les manières, la tournure qui me le rend agréable. Quant à la comtesse, elle a sorti la tête par la portière pour me voir mieux.
Comme exprès et par hasard nous avons trouvé des places à côté d’elle ce soir. Le comte de Mirafiore étant absent, elle y est venue avec sa fille Blanche, blanche de peau, blanche de caractère, blanche de conduite. Avec ses beaux yeux candides et capricieux et ses superbes cheveux blonds qui tombent jusqu’à terre, à ce qu’a dit Madame Gaston de Larderel dont j’ai entendu la conversation avec une dame. Je vous dis que nous nous trouvions au milieu d’eux. La vieille comtesse m’examinait sans se gêner et avec une bonté qui m’a touchée.
Les deux jeunes femmes patinaient. Marcuard vint me demander si je n’allais pas affronter l’asphalte, je ne me fis pas prier, je tenais à me montrer à ma famille si souriante, si élégante, si gracieuse... si bonne !
Blanche, j’éprouve une certaine douceur à la nommer ainsi, Blanche me regardait avec tant de gentillesse, il y avait dans ses yeux tant de... je ne sais quoi, mais on dirait qu’elle allait me parler. Sa mère me lorgnait et disait assez haut pour que je l’entendisse que mon corsage était remarquablement bien fait. Je crois que je les ai regardées beaucoup, moi aussi. Je patinais pour eux, je souriais, je parlais pour elles...
Je ne me trompe point, je ne me trompe jamais sur l’impression produite et sur les dispositions envers moi, même des étrangers, de ceux que je vois une fois.
J’étais toute ranimée. Ce n’était presque pas pour Alexandre, mais je m’amusais à l’idée qu’ils faisaient tout cela pour lui. Qu’il ne revienne pas, il me semble qu’ils garderont leur illusion et je ne serai pas troublée.
Marcuard n’a patiné qu’avec moi et avec... Blanche.
Il y a toujours... dans ce cas... dans la bienveillance d’une famille étrangère quelque chose de touchant... et moi qui ne vis que d’alarmes, de soupçons, d’ennuis, vrais ou factices, je... j’ai presque envie de pleurer.