Jeudi 3 mai 1877

Nous avons déjeuné chez Marcuard demeure dans le palais de la baronne de diable, dans la marge baronne d’Hoogheworst, sait comment, qui lui a cédé cet appartement par complaisance. Il n’a qu’un salon qui est un petit musée. Il est impossible au premier abord de se rendre compte de toutes les antiquités, curiosités et objets d’art, entassés pêle-mêle. Les murs sont recouverts de toutes les tapisseries imaginables, Gobelins, orientales et même des morceaux de dentelles. Des vases, des vieilles armes, des tableaux, dont plusieurs n’ayant d’autre mérite que celui de l’âge. Je me trouve toujours si confortablement avec cet homme que j’ai passé trois heures charmantes.
J’ai fouillé partout et particulièrement les cartes de visite, les invitations de toutes ces dames de Florence, et surtout les portraits ! Les portraits de Larderel. Deux en costumes et un simple. Je regrette de ne savoir pas donner en décrivant le cachet de suprême distinction que porte cet homme. Sa figure est un mélange d’expansion et de finesse telle qu’on le prendrait volontiers pour quelque chose de plus que de la finesse. D’après ma grossière définition Mirafiore et lui ont tous les deux l’air de tricheurs. Quelle belle figure pourtant, oui bien belle et surtout noble et élégante. J’avais grande envie de voler tous ses portraits, ce serait un si grand plaisir de les avoir à présent que cela me fait encore plaisir. J’ai toujours eu à combattre les petits sentiments désagréables que faisaient naître en moi le portrait d’Antonelli, pour pouvoir me monter la tête et encore ! Ça n’allait presque jamais bien; il n’y avait rien que l’idée qu’il m’aimait et puis... le reste.
Mais Larderel me plaît, me plaît tout à fait, me plaît comme me plaisait le duc de Hamilton. Je puis ne pas l’aimer tout à fait, mais il me plaît tout à fait.
On causait tranquillement de mille choses tranquilles; Dina faisait la Madone dans un fauteuil antique, Marcuard ne faisait que jouir de son charmant intérieur, maman ne faisait rien et moi je faisais comme elle tout en me donnant beaucoup de mouvement.
J’ai appris (je le savais l’année passée encore) que le plus grand de tous les Alexandre n’était plus du Club à la suite d’un tas de choses que Marcuard a dissimulé en vrai ami tout Suisse qu’il est. Ensuite j’ai appris que la Silène avait une sœur de dix-huit-ans, danseuse à Milan, nommé la Michetta, et enfin j’ai appris que Silène n’a jamais été danseuse mais bien... mime !! Mime, avec ces gestes ridicules... Ô mon... Alexandre.
On a dit hier chez la baronne de Talleyrand que Larderel était amoureux fou à Naples d’une demoiselle Russe et qu’il se mariait. On a demandé à Marcuard si c’était vrai, et Marcuard me l’a raconté comme une espèce d’absurdité avec une teinte de malice pourtant dans le sens que Larderel est considéré par lui absolument incapable d’amour ou de quelque chose de sérieux.
Vous pensez bien que la comtesse de Larderel a été la première à savoir ces on-dit.
- Quand je vous disais que Monsieur le comte est fou de vous, vous ne vouliez pas me croire, crie Rosalie, quand je vous disais qu’il avait une querelle avec sa mère, rapport à ce qu’il voulait partir tout malade qu’il était, et tout le monde disait qu’il allait à Naples voir des jolies demoiselles Russes ! Et vous vous moquiez de moi et vous blaguiez !
Qu’on raconte, que m’importe ! Tant mieux, ça m’amuse.
Marcuard est plutôt en coquetterie avec moi qu’avec Dina.
J’ai été essayée les patins d’ici, puis dans les magasins, puis je suis montée m’habiller pour les Cascine, les Cachines (à la française) j’ai reçu un nouveau corset, le vieux était ridiculement large, plus je me forme, plus j’amincis. J’ai une taille fabuleuse aujourd’hui, je suis jolie, je m’habille en criant à Rosalie que ma famille m’attend, que je veux me montrer à ma famille ! etc ! etc !
Je suis folle de joie à Florence, je cours dans les chambres et dans les corridors comme il y a dix ans, et ça m’amuse tant !
Oui, ma famille, mon empereur oui, ma famille, je sors si bien pour elle que je descends de voiture comme hier pour la rencontrer, pour montrer ma belle taille flexible et fine... Femmes et hommes y font une attention toute particulière, ma famille aussi, ma tendre famille porte une robe verte de deux teintes.
Je n’ai pas regardé ma famille, mais ma famille m’a vue, ma famille ressemble à mon mari. Plus loin mon autre famille, les Mirafiore (et non pas Mirafiori) et puis ma troisième famille, c’est-à-dire l’épouse, l’ex-épouse de mon mari avec sa sœur et avec ma fille, c’est-à-dire avec la fille de Larderel !!!! Cette satanée femme cachait l’enfant dans ses robes, aussi en a-t-elle été punie, pas assez pourtant puisque cette... enfant, ma fille enfin reçoit six mille par an de son père. J’espère que voilà une rente... pour Niccolini aussi.
O mes charmantes familles. Comme je les appelle ainsi devant les miens et en ris tout haut, je suis sûre du moins de ne plus avoir de ces petites et grandes humiliations domestiques comme avant : que pensent-ils ?
Je ne crains rien puisque je me moque de tout et avant tout de moi.
C’est une excellente méthode pour éviter les fausses positions, tendues.
Et maintenant je viens de jouer de la mandoline et de chanter. O bonheur, ma voix semble revenir !
J’ai tant fait, tant couru !
Ah ! j’ai donc enfin été amoureuse. Quelle satisfaction. Quand je pense que j’ai cru être amoureuse d’Antonelli... fi l’horreur !
Ah ! si je ne m’étais mise en tête de devenir nièce de pape, Antonelli ne me serait qu’une conquête et un souvenir flatteur.
Cher Larderel, c’est la partie la plus lumineuse et la plus propre de ma vie jusqu’à présent. Naples et Larderel.
Quelle charmante famille ! Ah ! ma chère famille je suis fatiguée. Déjeuner, Skating, courses à pied pour poser devant... ma famille, je tiens à lui paraître belle, à ma famille. Tout ce que je mets de joli, tout est pour elle, je suis plus coquette que si c’eût été pour un homme.
Oh ! à Naples j’étais abrutie, et pourtant c’était mon plus heureux temps.